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numéro 458 - Mars 2003

Marie-José Pérec :

Pourquoi ça peut marcher

On n’y croyait plus, mais la rumeur était bien fondée. Pérec, le retour. L’incroyable, l’inconcevable retour, peut-être le plus beau pari de l’histoire de l’athlétisme français. Reste la question : la triple championne olympique est-elle encore capable de marcher dans ses propres pas ? De tutoyer la gloire, de regarder le succès en face ? Quatre éléments de réflexion pour tenter d’y répondre.


Bientôt 35 ans… et encore toutes ses jambes

Au premier coup d’œil sur sa biographie et ses derniers états de service, les chiffres ne plaident pas vraiment sa cause. Marie-José Pérec est née le 9 mai 1968. Elle fêtera donc dans moins de deux mois son trente-cinquième anniversaire. A cet âge, les spécialistes du tour de piste ont généralement mis leur maillot au clou. Les exceptions existent, certes, comme l’Américain Antonio Pettigrew, 35 ans et demi, champion du monde du 400 m en 1991, auteur l’an passé d’un chrono à 44’’72. Mais elles sont encore rares, la discipline étant plutôt réputée pour brûler rapidement ses icônes.

Autre chiffre, aussi peu favorable au cas Pérec : la Guadeloupéenne n’a couru que sept courses, dont un seul 400 m, au cours de ces cinq dernières années. Elle en remporté une seule, un 200 m, avalé en 23’’45, le 7 août 1999 à Hechtel, en Belgique. Depuis cette dernière sortie, elle a quitté les Jeux de Sydney par une porte dérobée, sans même poser une semelle sur la piste du stade olympique. Puis renoncé à un premier retour, au printemps 2001, par la faute de deux blessures successives au tendon du pied droit.

Il n’empêche, l’âge n’est sûrement pas pour elle un obstacle assez haut pour lui barrer la route. Marie-José Pérec peut bien avoir largement dépassé la trentaine, son organisme est loin d’être usé par la compétition. Sa dernière « vraie » saison d’athlète remonte à 1997, lorsqu’elle avait déclaré forfait en demi-finale du 200 m des championnats du monde à Athènes, après avoir dominé sa série et son quart de finale. Sa carrière internationale, riche de trois titres olympiques, deux mondiaux et un européen, tient toute entière dans une seule décennie, débutée en 1987, bouclée en août 1997.

A l’image de sa rivale Cathy Freeman, Marie-José Pérec n’a jamais abusé de la compétition. Elle a toujours limité ses sorties, par crainte de risquer la blessure, et par souci de privilégier les rendez-vous vraiment importants. Son corps a toujours été fragile, mais il n’est sûrement pas usé.

Et puis, les images prises en février dernier à San Diego en apportent la preuve : la Française a retrouvé une fière allure d’athlète. Elle a effacé les rondeurs apparues trois ans plus tôt, au début de l’année olympique. Quant aux doutes émis ici et là quant à sa capacité à supporter l’enchaînement de plusieurs tours de piste, aux prochains championnats du monde, ils ne résistent pas à l’analyse de certains de ses anciens entraîneurs. « Avec son talent, elle est capable de passer la série sans forcer, assure Jacques Piasenta. Puis d’accélérer tranquillement au tour suivant ». Alain Mercier

Une championne inclassable

Elle a été programmée pour gagner. Et sa destinée ne pouvait se terminer dans les couloirs sombres de l’hôtel Grand Mercure de Sydney. En septembre 2000, il était pourtant compliqué d’imaginer les contours de son avenir sportif. Seule certitude : la plus grande athlète française de tous les temps méritait mieux que cette fuite échevelée vers l’inconnu, même si ses caprices de diva l’ont souvent clouée sur l’impitoyable pilori médiatique. Rien d’étonnant : comme tous les champions de sa trempe, Marie-José Pérec est inclassable. Son talent hors norme et son appétit de victoires font d’elle une ogresse des tartans. La défaite ne fait pas partie de son univers mental. Perdre est un verbe qu’elle ne sait conjuguer. L’athlétisme a modelé sa vie. Ses victoires ont bâti sa carrière. Son palmarès a consolidé ses certitudes même si les errements de ces dernières années l’ont maintes fois fait vaciller. Mais Marie-José Pérec n’est pas tombée : droite sur ses deux pieds, elle s’est accrochée.

Une championne ne meurt pas. La Guadeloupéenne n’échappe pas à la règle. Si elle décide de caler ses pointes dans les starting-blocks pour gagner sa place aux championnats du monde de Paris 2003 Saint-Denis, elle visera forcément l’or. Une triple championne olympique ne peut se contenter de métaux moins précieux. Hors du commun et exceptionnelle, Marie-Jo l’est par nature. « Dans mon esprit, il n’y a pas de doute, elle reste la meilleure », déclare John Smith, son ancien entraîneur américain. Reste désormais à savoir si elle sera capable de décrocher les minima des Mondiaux (51’’37 pour trois athlètes par nation et 52’’10 pour un seul), mais cette question ne se pose pas en ces termes. Aujourd’hui, tous les observateurs se demandent seulement si le sang qui coule dans ses veines est toujours teinté d’héroïsme. « Les champions, qui se distinguent par leur talent et leurs résultats, ne sont vraiment des héros admirés que s’ils méritent notre compassion et notre réconfort », explique Claire Carrier, médecin du sport et ancien psychanalyste de l’INSEP. En ce sens, Marie-Jo mérite notre compréhension et notre support. Elle n’en sera que plus forte. Paul Miquel

Marie-José PEREC en bref
• Née le 9 mai 1968 à Basse-Terre (Guadeloupe)
• taille : 1,80m  P poids : 60kg
• entraîneur : Brooks Johnson

Palmares
Jeux Olympiques : 1re sur 400 m (92, 96), 1re sur 200 m (96)
Championnats du Monde : 1re sur 400 m (91 et 95), 4e sur 200 m et sur 4 x 100 m (93)
Championnats d’Europe : 1re sur 400 m et sur 4 x 400 m (94), 3e sur 400 m (90)
Coupe du Monde : 1re sur 200 m et 2e sur 4 x 100 m (92)
Championnats de France : CF du 100 m (91), du 200 m (92 et 95), du 400 m (88), du 400 m h (89)

Records personnels
100 m : 10“96 (91)
200 m : 21“99 (RF en 93)
400 m : 48“25 (RF en 96)
400 m haies : 53“21 (RF en 95)

Un soutien populaire sans précédent

« Là-bas, j’avais l’impression que j’allais courir contre une nation entière. » Quand Marie-José Pérec évoque l’épisode de Sydney, ses blessures renvoient à la relation si particulière qu’elle a toujours entretenu vis-à-vis de la compétition. « Un mélange de plaisir et de souffrance », décrivait-elle en annonçant son retour, le mois dernier. Le plaisir de se dépasser, de gagner, et la souffrance de devoir se confronter aux autres et à la peur pour y parvenir. Marie-José Pérec a toujours construit ses plus beaux succès dans l’adversité et la difficulté. Comme si elles seules lui permettaient de se sublimer, quand bien même la souffrance terrible qui en résulte serait le prix à payer.

Ceux qui ont pu la voir s’entraîner à Los Angeles, à l’époque où elle faisait les beaux jours du HSI, le groupe de John Smith, se souviennent des fins de séances où, vidée physiquement comme mentalement, elle repoussait toujours un peu plus ses limites. Son visage livide, avant et après chaque compétition, a toujours trahi le stress qui la tenaillait. Une peur que Pérec accepte et dépasse, en exigeant toutefois qu’elle lui apporte le meilleur. Une peur qu’elle n’a sans doute pas su maîtriser en Australie.

Le pourra-t-elle à Paris ? On peut le croire. La donne, aujourd’hui, a changé. Forcément. D’abord parce que Marie-Jo a traversé de nouvelles épreuves depuis deux ans. Et si personne ne peut affirmer à l’avance qu’elles l’ont endurcie, elle-même avoue qu’elle ne pourra « jamais vivre pire ». Surtout, et c’est peut-être là un des éléments majeurs qui lui ont permis d’envisager son retour, les championnats du monde 2003 ont lieu en France. Les organisateurs des Mondiaux affirment que les ventes de billets pour le 400 m féminin se sont envolées depuis l’annonce du retour de la triple championne olympique. On est prêt à les croire de bon cœur, tant cette donnée traduit un fait indéniable : Marie-José Pérec est toujours la seule athlète française dont la notoriété et la popularité dépassent, de très loin, le cadre de l’athlétisme. Le tartan de Saint-Denis, si elle ne l’a jamais foulé, sera son jardin. Elle y courra à domicile, avec derrière elle un soutien populaire auquel l’ampleur du défi aura rallié les plus sceptiques quant à sa personne. La peur, bien sûr, sera toujours là, au moment d’entrer dans les starts. Mais ils seront 70 000, bien plus que jamais au cours de toute sa carrière, pour l’aider à la combattre. Cyril Pocréaux

Robert Poirier, DTN : « La mettre dans les meilleures conditions possibles »

Athlétisme Magazine : Robert Poirier, sur un plan général, que pensez-vous du retour annoncé de Marie José Pérec ?
Robert Poirier : Je suis comme vous, j’ai vu sa foulée à la télévision sur la plage. Elle me semble prometteuse… Disons que je n’ai aucun doute sur ses capacités à recourir un 400 m à haut niveau. Je serais inquiet s’il s’agissait d’une autre athlète, pas de Marie-José Pérec. Si elle revient, elle ne pourra qu’être forte.

Depuis votre arrivée à la tête de la DTN, vous avez imposé des règles et des passages obligés pour prétendre à une sélection. Participer aux championnats de France en est une. Marie-José Pérec devra-t-elle également s’y soumettre, ou pourra-t-elle bénéficier de conditions particulières propres à son statut ?
Vous comprendrez que je ne préfère pas répondre à cette question avant de l’avoir évoquée avec elle, ce qui n’est pas encore le cas…

Ce qui signifie que vous êtes, éventuellement, ouvert sur le sujet ?
Comme je suis ouvert sur tout les sujets, avec tous les athlètes ! Après la réputation qu’on m’a faite, je crois que beaucoup d’entre eux ont compris qu’on pouvait discuter avec moi ...

Une autre de ces obligations touche au suivi longitudinal effectué par les médecins, auquel doivent se soumettre les athlètes de haut niveau. Marie-José Pérec, qui n’a pas couru depuis trois ans, y est-elle tenue ?
Tout à fait. Cette obligation est imposée par l’Etat. C’est une obligation régalienne qui dépasse donc largement le cadre fédéral, et sur laquelle la FFA n’a aucune prise. Elle concerne tous les sportifs inscrits sur les listes de haut niveau. Or, s’il est vrai que Marie-José Pérec n’a pas couru l’an passé, le DTN dispose chaque année d’un quota de places pour inscrire sur les listes les athlètes qui lui semblent devoir y figurer. C’est ce que j’ai fait, en début de saison, pour Pérec.

Elle doit donc se soumettre au contrôle ...
J’ai lu dans la presse qu’elle avait gardé un contact régulier avec Gérard Dine, un des pères du contrôle longitudinal. J’ai toutes les raisons de le croire. Mais si elle n’a pas suivi les étapes du contrôle longitudinal jusqu’à aujourd’hui, il sera toujours possible d’en rattraper le retard. A condition, bien entendu, qu’elle ne revienne pas en France seulement fin juillet ...

Vous avez toujours insisté sur les bienfaits du collectif en équipe de France. Que vous inspire l’arrivée probable de Marie-José Pérec, dont on connaît la forte personnalité ?
Là encore, j’attends d’en parler avec elle avant de m’exprimer sur la question. C’est un sujet sensible, qu’il faudra traiter comme tel. Je l’ai d’ailleurs déjà abordé avec Stéphane Diagana et Haïdy Aron, deux des capitaines de l’équipe de France. Ma ligne de conduite sera simple : il s’agira de la mettre dans les meilleures conditions possibles.

Peut-on dire que, derrière votre rôle de DTN, vous attendez son retour comme un supporter ?
Je serai son supporter, bien sûr, comme je le suis pour chaque athlète de l’équipe de France. Mon rôle est d’ailleurs le même pour tous : je le répète, il s’agit de les mettre dans les meilleures conditions possibles. Ce sera le cas avec Marie-José Pérec comme avec les autres.

Propos Recueillis par C.P.

Des adversaires à sa portée

Que vaut, sept ans après, une triple championne olympique dans le concert mondial ? Chaque année, dans l’attente d’un retour de plus en plus hypothétique, un coup d’œil distrait permettait de constater que non, décidément, le 400 m féminin ne progressait pas vraiment. Et que la Guadeloupéenne, si elle décidait de revenir, aurait sans doute son mot à dire dans les discussions sur le tour de piste. Reste à savoir ce dont Pérec est aujourd’hui capable, ce qui est loin d’être une sinécure. Ses performances chronométriques, elle préfère les garder secrètes, soucieuse de ne pas faire naître des espoirs qu’elle ne saurait faire grandir. Histoire, peut-être aussi, de mettre un peu plus encore la pression sur ses adversaires. Deux éléments, pourtant, permettent de se livrer au petit jeu des prospectives. Le fait, tout d’abord, que la troisième meilleure performer mondiale de tous les temps ait fréquenté les plus grands entraîneurs de la planète, d’Urtebise à Meier en passant par Piasenta et John Smith. Des hommes et des méthodes parfois radicalement opposés, mais qui ont souvent connu le succès. Aujourd’hui, Pérec a pris suffisamment de recul pour faire fructifier cet héritage unique. Un chiffre, ensuite. Plus que son record de France (48’’25 à Atlanta en 1996), on retiendra les 50’’32 qui lui ont suffi pour boucler son dernier tour de piste en compétition, en juin 2000 à Nice. Tout porte à croire, aujourd’hui, que Pérec serait capable de se hisser, à nouveau, à un tel niveau. Les circonstances sont peu ou prou les mêmes. Elle sortait, à l’époque, de trois années de disette athlétique après avoir contracté le virus d’Epstein-Barr. Mieux encore : aujourd’hui, si les années pèsent sans doute un peu plus, Marie-Jo affirme s’être constamment entraînée et maintenue à son niveau, dans la perspective de rechausser les pointes dans un cadre officiel.

50’’32, donc. Un temps qui était passé un peu inaperçu, et pour cause – qui aurait imaginé qu’il resterait sans suite ? Certes, ce chrono n’entre même pas dans le classement de ses vingt meilleures performances, loin s’en faut. A l’époque, il lui avait valu une 17e place mondiale dans les bilans de fin de saison, bien loin du rang auquel elle pouvait sans doute prétendre. Mais à y regarder de plus près, le chiffre est trompeur. Effet olympique, ou millénaire naissant qui avait poussé les filles à courir plus vite en 2000 ? Toujours est-il que trois femmes seulement ont réalisé en 2002 un meilleur temps. Et elles n’étaient pas plus de six en 2001, année ponctuée par les championnats du monde d’Edmonton. L’an passé, la Mexicaine Ana Guevara, la seule régulière sous les 50 secondes, a culminé à 49’’16, devant la Jamaïcaine Lorraine Felton, en 49’’30. Derrière ? Jearl Miles Clarke, se classe troisième en 50’’27, malgré ses 36 printemps – presqu’une ancienne comparée à Marie-Jo… La sixième au bilan, en 2002, ne fut autre que Marion Jones, dont on ne peut dire que le tour de piste est la tasse de thé. Cathy Freeman, sa grande rivale, est aux abonnées absentes. Amy M’Backe Thiam, la Sénégalaise championne du monde en titre, a plongé près des 51’’. Depuis 1997, date de son retrait du tour de piste, la meilleure mondiale sur 400 m émerge chaque année entre 49’’11 (Freeman en 2000) et 49’’62 (Ogunkoya en 1999). Bien sûr, des juniors dont le talent a explosé lors des derniers Mondiaux en Jamaïque pointent le bout de leur nez. Et on peut légitimement se demander si Pérec sera capable d’enchaîner plusieurs courses à ce niveau là. Tout en faisant remarquer qu’un chrono approchant les 50’’ constitue également une performance de pointe pour la quasi-totalité de ses adversaires… Cyril Pocréaux

Ses meilleurs  400 mètres
• 48’’25, le 29/07/1996
• 48’’83, le 05/08/1992
• 49’’13, le 27/08/1991
• 49’’18, le 10/08/1996
• 49’’19, le 28/07/1996
• 49’’28, le 07/08/1995
• 49’’32, le 29/06/1991
• 49’’45, le 03/07/1996
• 49’’47, le 28/06/1996
• 49’’48, le 03/08/1992
• 49’’50, le 15/07/1992
• 49’’66, le 13/06/1992
• 49’’72, le 23/08/1996
• 49’’77, le 03/09/1994
• 49’’76, le 15/07/1991

Les 20 meilleures mondiales sur 400 m en 2002
49’’16 Ana Guevara (MEX)
49’’30 Lorraine Fenton (JAM)
50’’27 Jearl Miles Clark (USA)
50’’43 Michelle Collins (USA)
50’’44 Olesya Zykina (RUS)
50’’46 Marion Jones (USA)
50’’69 Sanya Richards (USA)
50’’70 Antonina Yefremova (UKR)
50’’70 Grit Breuer (GER)
50’’80 Kaltouma Nadjina (CHA)
50’’82 Christine Amertil (BAH)
50’’82 Lee McConnell (GBR)
50’’83 Allison Beckford (JAM)
50’’84 LaTasha Colander-Richardson (USA)
50’’87 Me'Lisa Barber (USA)
50’’96 Amy Mbacke Thiam (SEN)
50’’98 Sandie Richards (JAM)
51’’04 Monique Hennagan (USA)
51’’10 Monique Henderson (USA)
51’’10 Mireille Nguimgo (CMR) 


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