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numéro 489 - Avril 2006

RENAUD LONGUÈVRE : « Entraîner, c’est une jubilation intérieure»
Entretien réalisé par Cyril Pocréaux

Il est l’une des figures de proue de la nouvelle vague des entraîneurs français. Et celui, qui, pendant dix ans, a accompagné Ladji Doucouré et bien d’autres sur la voie du succès. Désormais propulsé sous les feux de la rampe, Renaud Longuèvre replonge dans le passé anonyme de sa passion pour l’athlétisme, trace le portrait d’un entraîneur d’aujourd’hui, et évoque l’avenir de l’athlétisme français.

Rendez-vous : La Cafétéria de l’Insep, Renaud Longuèvre la connaît par cœur. Il y vit depuis des années. Au point que, lorsqu’il a fallu imaginer un lieu de rendez-vous, il a instinctivement désigné le cœur de l’Institut où il a bâti tout un pan de sa vie. En oubliant, alors que pointent les premiers rayons du soleil de mars, les bords de Marne qu’il aime tant, ou son pavillon tout proche. Entre deux séances d’entraînement, entre gestion des packs d’eau et appels répétés sur son portable, il a pris le temps de fouiller dans le présent comme dans ses souvenirs d’entraîneur.


Athlé Magazine : Comment commence la carrière d’un entraîneur d’athlétisme ? Comment êtes-vous entré dans ce milieu ?
Renaud Longuèvre : Grâce à un prof d’EPS, qui animait une AS athlé en UNSS. Jean-Jacques Lucas… Il était très charismatique, et je crois que s’il avait enseigné le volley, j’aurais joué au volley. Tout petit, je faisais du foot, chez moi en Bretagne. Et j’adorais le sport. Mes parents n’en revenaient pas. Le dimanche soir, à 8 ans, j’étais scotché devant Stade 2 et Chapatte. J’apprenais les résultats par cœur. Montauban a battu Lézignan… Ce prof, en tout cas, mettait une dynamique extraordinaire dans son groupe d’athlé. Pour les championnats de district, nous étions 90 gamins à partir. Deux cars pleins ! Le départ pour les championnats académiques, serrés dans sa R18, c’était le bonheur total !

Mais vous aviez commencé par le foot…
Une année, j’avais fini meilleur buteur de mon équipe pupille. Je jouais en équipe D, la meilleure étant la A. Je voulais jouer en A ! Et je pensais que ce serait le cas à la rentrée suivante. Mais ils m’ont mis en équipe F. Chez les A, il y avait le fils du boulanger, le fils du dirigeant… ça m’a calmé. En athlé, le prof disait : pour courir les championnats académiques, il faudra faire telle et telle perf. Point. Le chemin vers la progression, que je n’arrivais pas à déchiffrer en foot, était très lisible en athlé. C’est ce qui a fait la différence.

Quelle fut votre carrière d’athlète ?
Je faisais le maximum d’épreuves en benjamin – minimes, lors des compétitions du mercredi. Je lançais le disque en pointes ! Et puis, un jour, je vois un concours de perche. Sur mon stade, il n’y avait pas de sautoir. Je suis allé voir le club de Cesson, à côté de chez moi. Ils m’ont permis de sauter dans le sable le samedi, et m’ont laissé la perche dans le jardin du gardien pour que je la récupère le lendemain. Je suis arrivé avec aux Championnats départementaux, où j’étais le seul benjamin inscrit. J’ai passé 1,60 m, 1,70 m… Jusqu’à 2,10 m ! Je suis rentré chez moi avec la médaille d’or que je tenais aussi fièrement que si j’étais Carl Lewis…

Et vous êtes devenu perchiste ?
Je suis allé au Stade Rennais, où j’ai été formé par Alain Donias. C’est là que j’ai atteint mon meilleur niveau, en sautant 5 m à 21 ans, et en terminant 8e des championnats de France espoirs à Lens, en 1993. Je n’étais pas un mec doué. Plutôt un besogneux, un bûcheron, un vrai bosseur. Puis je suis parti à Bordeaux, où j’ai effectué un DUT en communication. Là-bas, Georges Martin me conseillait pour la perche. J’ai ensuite suivi un IUP de management des métiers du sport à la fac de Nanterre. Je m’entraînais alors à L’Insep avec Maurice Houvion…

 

Et le rôle d’entraîneur ?
Je me suis blessé, et puis j’ai vite compris que je ne passerais jamais les 6 m… J’ai commencé par encadrer quelques jeunes à Neuilly-Plaisance. Rapidement, un petit groupe de gamins a accroché. L’un d’eux a passé 4,10 m en minimes. Cela m’a motivé. Je commençais sans doute par le plus difficile, des gamins durs, mais en attente d’une direction, d’un projet. Cela ma beaucoup aidé pour la suite. Soudain, j’ai compris qu’entraîner, c’était mon truc. J’ai décidé de devenir cadre technique.

Difficile ?
Il m’a fallu me préparer pour le concours, rattraper tout ce que je ne savais pas. Je me suis enfermé dans la bibliothèque de l’Insep pour bosser la physio, la psycho… Piasenta a entendu parler de moi, car mon colocataire s’entraînait avec lui. Je me revois avec lui, ici, dans cette cafét’, où il venait m’aider à réviser, et passer du temps avec moi. Il me disait ce que je devais placer dans mes copies, il me coachait. Il m’a montré ses vidéos, sa grande spécialité. Avec lui, j’ai commencé à regarder l’athlé, une foulée, tout ce que je savais différemment. C’était bouleversant. Il m’a donné les outils. J’ai eu 16,5 à mon concours, dont je suis sorti 3e. Cela a déterminé mes rapports avec « Pia ». Aujourd’hui encore, je considère que ses bouquins sont un apport énorme à l’athlétisme français. On ne s’en rend pas assez compte. De nos jours, tout le monde dit « Ah, lui, il court trop en cycle arrière… » Mais c’est Pia qui a créé, qui a modélisé tout cela ! Avant lui, on ne parlait pas comme ça. C’est pour cette raison que je demande aux journalistes de ne jamais me comparer à lui. Ses aptitudes intellectuelles sont supérieures aux miennes…

Toute une génération mythique d’entraîneurs français, dont il était l’une des figures avec Maurice Houvion ou Fernand Urtebise, s’est aujourd’hui retirée. De jeunes entraîneurs, comme Guy Ontanon ou vous-même, apparaissent. Qu’est-ce que vous amenez en plus ?
Moi ? J’amène ma bonne humeur, ma bonne volonté… Je n’ai pas la prétention d’être un messie. Nous ne sommes d’ailleurs qu’un patchwork, un condensé de toutes ces rencontres, qui nous ont construits, comme celle avec Jean Huitorel, au Stade Rennais. J’essaie d’inculquer à chaque athlète un état d’esprit de groupe. Et, techniquement, de lui donner un cadre pour se rapprocher d’un modèle parfait.

Entraîner, c’est une mission difficile ?
La mission d’un coach, c’est de se documenter, de rechercher, de créer, si besoin, un tête-à-tête avec l’athlète si ça ne marche pas. Être le meilleur possible. Quand il y a échec, je me remets en question plus gravement encore que l’athlète. Des échecs, j’en ai connus pas mal. Lorsque Ladji a connu sa pubalgie, par exemple. Et je ne veux pas les revivre. S’il y a échec, c’est qu’il y a eu défaillance, en premier lieu, du côté de l’entraînement. Je ne veux pas tomber dans les excuses du genre « Ah, lui, il a échoué car il n’a pas de mental… ».

Qu’est-ce qui vous a plu dans le rôle d’entraîneur, quand vous avez décidé d’en prendre la voie ?
La sensation de progression des athlètes. Qu’un môme saute à 3,40 m à l’automne, et passe les 4 m en juillet. Et de voir son bonheur. Pour l’entraîneur, c’est une jubilation intérieure, comme disait Urtebise. Un sentiment de fierté personnelle.

Entraîneur, c’est un métier ? Est-ce qu’on en vit ?
Non, ce n’est pas le cas. Mais j’aimerais vraiment que ce soit un job reconnu. Que les jeunes, plus tard, puissent dire « Je vais faire coach ». Mais nous sommes obligés de nous cacher. Je suis officiellement « cadre technique ». Mais pour les entraîneurs et les athlètes des autres pays, je suis un coach ! Si vous n’êtes pas cadre technique, vous ne pouvez pas vivre de la fonction. Un prof de golf gagne autant qu’un médecin. Un prof de ski gagne très bien sa vie. Un BE1 en athlétisme, s’il cumule trois ou quatre clubs, touchera au maximum combien, 4000 balles ? Nous avons vraiment des progrès à faire dans la professionnalisation de notre métier.(1)

Ce sentiment de « jubilation intérieure » que vous évoquiez à l’instant, il reste le même quel que soit l’athlète, quel que soit le niveau ?
Il faut être honnête. Une médaille mondiale procure une émotion énorme. Encore plus quand elle a été gagnée par un gamin que je connais depuis qu’il a treize ans. Mais j’ai toujours fait l’effort de traiter chaque athlète d’égal à égal.

Aux derniers Championnats de France, à Angers, vous évoquiez la progression de Patricia Buval quand on vous interrogeait sur les 12”97 de Ladji Doucouré…
Buval, quand on regarde son parcours, on voit quoi ? Celui d’une jeune prodige qui vient de Martinique, record de France minime du 80 m. Elle vient en métropole, se casse un peu le nez, stagne, passe sur 100 m haies. Et à 29 ans, elle accède à son premier grand championnat, alors qu’elle est encore pleine de doutes. Les athlètes sans soucis, toujours forts, sont faciles à entraîner. Des Doucouré comme en 2005, sans aucun problème sur l’année, tu m’en mets cinquante dans mon groupe, je les gère sans problème. Pour Patricia, battre son record de 15 centièmes, intégrer l’équipe de France senior pour les Championnats du Monde, c’était un plus gros coup que passer sous la barre des 13” pour Ladji. Même si les 13” font hurler la foule et les lecteurs des journaux.

Vous évoquiez aussi Ladji Doucouré. Quels sont vos rapports avec lui, après dix ans de collaboration ?
Des rapports d’entraîneur-entraîné, sans que ce ne soit réducteur en quoi que ce soit. Les gens en veulent toujours plus, ils veulent du « père spirituel », du « grand frère », du « deuxième père »… Pourquoi ? Ladji, il a déjà un père, une mère, un frère, des sœurs, des parents formidables, une famille soudée… Ce qui n’empêche pas que nous ayons des rapports entraîneur-entraîné puissants, comme j’en souhaite à beaucoup de gens. Des rapports teintés de respect, d’estime, de reconnaissance. Je sais qu’il existe de la solidarité entre nous. Des rapports qui ne viennent pas des résultats qu’il a obtenus, mais de la durée de l’aventure humaine qui nous lie. Je vis des rapports tout aussi forts avec Wilfried Gouacide (ndlr : le décathlonien a lui aussi été entraîné, très jeune, par Renaud Longuèvre à Viry), qui deviendra en octobre prochain le parrain de ma fille.

Vous vous souvenez de vos premiers pas à Viry, avec ce groupe de jeunes athlètes débutants ?
J’avais commencé à entraîner là-bas, en même temps qu’à Neuilly, avant de passer à temps plein sur Viry. J’avais été nommé à la DDJS de l’Essonne, avant de devenir entraîneur des épreuves combinées à l’Insep. Monsieur Janik, qui entraînait à Viry à l’époque, me les avait envoyés pour qu’ils travaillent la perche. Je me souviens très bien de ma première rencontre avec Ladji. « Monsieur, on m’envoie faire de la perche avec vous. » Il ne parlait pas beaucoup…

On devinait déjà son potentiel ?
À treize ans, on ne voyait rien en lui. Il avait une bonne coordination, un pied assez dynamique, mais n’avait pas grandi. Il était impossible de prédire ce qu’il allait devenir. Celui qui dirait le contraire serait un menteur. Il n’était même pas premier aux championnats de l’Essonne ! Mais je répète toujours la même chose aux gamins : « Si tu as du talent et que tu es fainéant, tu seras en équipe de France juniors. Si tu n’as pas de talent mais que tu es bosseur, tu peux devenir finaliste mondial chez les seniors. Je pèse mes mots ! Mais si tu as du talent et que tu travailles, tu seras sur les podiums mondiaux et olympiques. »


Quand avez-vous compris que ce serait le destin de Ladji ?
J’ai commencé à entrevoir cette hypothèse en minime 2, lorsqu’il bat le record de France du 100 m haies, qu’il bat le record des Pointes d’or, qu’il saute plus de sept mètres en longueur… Je me suis dit qu’un minime comme ça, on n’en avait jamais eu. Mais là, il ne faut surtout pas en parler au gamin. Et s’il a un accident de mobylette, c’est mort. Ce n’est que lorsque j’ai vu ce qu’il a fait aux Jeux d’Athènes que je n’ai plus eu le moindre doute : il serait, un jour ou l’autre, sur un podium mondial. C’était juste une affaire de temps. Maintenant, il doit continuer sa progression. Ne pas simplement chercher à se maintenir à ce niveau, ne pas considérer que son titre mondial était un exploit.

 

Qu’avez-vous appris avec lui ?
(long silence) A gérer la transition de junior à senior, avec tout ce que cela implique comme règles de diététique, d’hygiène de vie, à imposer, sans y aller trop brusquement. Car ce sont des ados. On ne peut pas les transformer en moines du jour au lendemain. Il faut apprendre à leur parler. Ladji, par exemple, est un vrai sanguin. Ce chemin, ce processus, me servira par exemple avec Bano Traoré, qui nous rejoindra en octobre prochain.

On évoque aussi l’arrivée de Fadil Bellaabouss dans votre groupe…
Fadil ? C’est un bruit malsain, une rumeur... Fadil, je l’ai rencontré une fois, au titre du rôle que je joue à la DTN dans le suivi des jeunes talents. Je lui ai donné mon point de vue, sans chercher à faire de publicité pour ma crèmerie. Et en lui conseillant, avant toute chose, d’obtenir son bac. Après, il verra bien. D’ailleurs, même si je n’ai jamais rencontré son coach, je trouve très positive la manière dont il a géré Fadil jusque-là. On ne peut que l’en féliciter. Fadil s’est toujours amusé, sa spécialisation a été retardée au maximum, en courant sur 400, sur 400 m haies, sur 800 m… Jusqu’en junior deuxième année, il est essentiel que les jeunes disposent d’une formation athlétique globale, qu’ils ne se spécialisent pas. Il faut faire passer ce message à tous les athlètes, à tous les clubs : il faut aimer l’athlé dans son ensemble, ne pas se spécialiser trop tôt. Ce n’est pas encore entré dans les esprits mais la relève de l’athlétisme français viendra de là. Apprendre les haies, le sprint, les sauts. Si toutes les sprinteuses cadettes faisaient de la longueur, je peux vous assurer qu’il n’y aurait aucun problème de longueur féminine en France. Regardez Natacha Vouaux : quelques séances de prise d’appel et de sauts, et elle se retrouve à 6,32 m.

La détection des jeunes talents, c’est désormais l’une de vos casquettes à la DTN…
Et c’est un sujet qui me tient à cœur. Des Ladji Doucouré, des Leslie Djhone, des Mehdi Baala, il y en a encore plein dans les quartiers. Il leur faut, un jour, une main tendue pour devenir athlète. Tout est lié aux rencontres. Alors, si le Kid Stadium s’adresse aux Jeunes de 10 ans, le principe de l’opération « Urban Athlé » que nous allons créer s’adresse aux 12-17 ans. Nous allons mettre en place des tests dans les quartiers sur des sprints, des cross, des lancers de médecine-balls (voir Athlé Mag n° 488)… Vous vous souvenez de Mohamed Koita ? Il avait gagné les pointes d’or deux fois de suite, sans même être licencié FFA (voir Athlé Mag n° 466). Et bien, les basketteurs sont arrivés chez ses parents, avec un lot d’équipements… Il est aujourd’hui au centre de formation du Mans en basket. C’est ce genre de cas que nous voulons éviter, avec Jean-Paul Bourdon, auprès de qui je joue le rôle de consultant. Nous devons pouvoir rivaliser avec les sports co. Doucouré, on l’a récupéré parce qu’il s’est cassé le tibia en jouant au foot. Sinon, il ferait peut-être les beaux jours d’Arsenal. Thierry Henry ou Djibril Cissé auraient sans doute fait de très bons athlètes. Mais ils ont, à un moment où l’autre, besoin d’une passerelle vers l’athlétisme. Comme moi j’ai pu en bénéficier quand j’étais jeune. On reprend l’histoire à zéro…

(1) Le métier d’entraîneur d’athlétisme n’existe effectivement pas dans la nomenclature des métiers. Le métier de cadre technique inclue des missions d’entraînement, de formation, d’animation et d’organisation.

Renaud Longuèvre, en bref : Né le 6 mai 1971 à Rennes
Club : CAB Pont l’Abbé
Record personnel : perche : 5 m
Athlètes entraînés : Linda Khodadin, Ladji Doucouré, Wilfried Gouacide, Willy Monfret, Cédric Beyera, Fanny Gérance, Christiane Mendy, Patricial Buval et Camille Vandendriessche

Exergue « Avec Ladji, nos rapports ne viennent pas des résultats qu’il a obtenus, mais de la durée de l’aventure humaine qui nous lie. »


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