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numéro 495 - Novembre 2006

Le bonheur cent bornes

Il aurait dû arpenter les cols pyrénéens dans le peloton du Tour de France, puisqu'il devait embrasser la carri»re de cycliste professionnel. Il aurait pu, aussi, connaître un sort tragique suite à une maladie qui l'a cloué au lit pendant pr»s de deux ans. Mais il devait être écrit quelque part que le destin de Yannick Djouadi aurait quelque chose d'exceptionnel. Le voilà aujourd'hui coureur, et champion du monde des 100 km. Tout simplement. Par PAUL MIQUEL

Pendant les 500 derniers mètres, il n'a plus rien senti. Ni ses jambes, qui peu avant pourtant appelaient à l'aide, ni les poumons, qui n'en pouvaient plus de brasser du vent. Il n'a plus rien senti, et tout oublié, les années de souffrance et de doute. A 20 km de l'arrivée déjà, il avait voulu se rassurer. « Qu'est-ce que c'est que 20 km, dans une vie ? » avait-il pensé. Il ne restait alors à Yannick Djouadi « qu'un » semi-marathon, horizon illusoire pour beaucoup, avant de boucler les 100 km de Misari, près de Séoul, en Corée, le 8 octobre dernier. Et s'adjuger, par la même occasion, le titre de champion du monde de la spécialité. « C'était une grande joie, mais surtout une vraie surprise, avoue-t-il. J'y suis allé confiant, motivé, après ma 3e place aux championnats d'Europe (ndlr : au mois de juin cette année). Mais je voulais avant tout battre mon record personnel. Une place dans les dix premiers aurait déjà été satisfaisante. Même s'il y a toujours le fantasme du podium... Premier, c'est une apothéose. » Plus loin dans la discussion, quand les souvenirs ont fait une place à la réflexion, Yannick Djouadi parle de « revanche ». Le terme n'est pas galvaudé, quand on connaît son parcours. Né à Melun, en région parisienne, le petit Yannick vient au sport, tout jeune, par la natation. Mais c'est la petite reine qui le fait vibrer. « Je rêvais surtout de vélo, du Tour de France. Je me suis mis au cyclisme, où j'ai atteint le haut niveau. J'étais même sur le point de devenir professionnel... » Au moment de signer chez l'équipe Big Mat Auber, l'une des plus en vue du peloton, un banal vaccin contre l'hépatite B met fin prématurément à sa carrière. « Le vaccin a eu des effets secondaires, les anticorps se sont développés en trop grand nombre, et une maladie auto-immune s'est attaquée à mon organisme. Je suis resté cloué sur un lit pendant un an et demi. Mais c'est aussi dans ces moments-là que je me suis construit. » A 27 ans, Yannick revient à la vie. Trop tard, à son sens, pour reprendre une carrière professionnelle. « C'était soit pro, soit rien. Mais plutôt que de rester cloîtré chez moi, j'ai voulu me remettre au sport ». Ce sera la course à pied et l'endurance, puisque les qualités développées avec le cyclisme pourront s'y exprimer. La suite est affaire de circonstances. Yannick, lui, veut y voir aussi un signe du destin. « J'ai découvert le 100 km par hasard, en 2004, en remportant la course des championnats de France, où j'étais juste censé aider un copain. Mais je crois que c'est exactement la distance qui me convenait. Mon organisme s'y adapte, et ma foulée est naturellement rasante. Le cyclisme m'a empêché de travailler la vitesse, mais m'a permis de développer mon endurance. Les cyclistes ont souvent du mal à courir, mais j'étais sans doute fait pour ça. » Le voilà, bien vite, en équipe de France. Ses premiers championnats du Monde, en 2004, lui laissent un souvenir amer. « J'ai abandonné, j'en avais trop fait. La pression du maillot de l'équipe de France. » Bernard Pelletier, chargé de l'ultra fond à la DTN, se souvient de l'arrivée du bonhomme en équipe nationale, et de l'évolution qui s'en est suivie. « Il est arrivé avec ses griffes, avec des a priori négatifs sur tout ce qu'on pouvait faire, en butte avec l'équipe. Il rejetait le groupe et le système. Mais il s'est rendu compte peu à peu que tout n'était pas comme il l'imaginait. Son évolution a été spectaculaire. Aujourd'hui, il est l'un des piliers de l'équipe, et un garçon particulièrement agréable à vivre. » Ses griffes, Yannick Djouadi les garde désormais pour la compétition. « Guerrier : c'est le mot qui le définit le mieux, estime son entraîneur en équipe de France. Il est combatif, n'a peur de rien, se fixe des objectifs tr»s élevés et ne les lâche jamais. Son gros point fort, c'est que, même quand ça va mal, il est persuadé que c'est un mauvais passage qui ne va pas durer. » En Corée, le Français était parti sur les chapeaux de roues, avec les 6h25' dans le viseur. Le groupe de tête, dont son coéquipier Sandor Barcza, allait exploser à partir du 55e km. « Là, j'ai décidé de tenter le tout pour le tout. C'est dans mon caractère : j'aime les courses totales », sourit Yannick. Le gros coup de barre qui le rattrape au 70e km ne lui fera pas perdre une seconde sur ses poursuivants. Il finira avec quatre minutes d'avance, en 6h38'41, emmenant derrière lui l'équipe de France sur la deuxième marche du podium. « Je prends cela comme une revanche sur le sport, sur ce qui m'est arrivé. Je n'ai jamais baissé la tête ni les bras. Je m'étais lancé un défi après ma maladie : que ma première course soit un marathon. Ce que je n'ai pas réalisé en cyclisme, je l'ai fait à la course. »

AUCUN REGRET. Yannick a aujourd'hui faim. De titres, bien sûr, mais aussi de voyages, qu'il associe à l'athlétisme, de bonheur, de vie, tout simplement. Bernard Pelletier lui voit le potentiel pour aller chatouiller les 6h23'15 du record national de Pascal Fétizon. « J'ai tout de suite eu envie de m'aligner sur chaque distance du demi-fond. » On a pu le voir, cet été, dans l'anonymat des séries de Saint-Maur, s'essayer au 3000 ou au 1500 m, si loin de sa distance de prédilection. Il prévoit d'aller courir en Afrique du Sud ou au Danemark, gère son emploi du temps au sein de l'entreprise familiale - de maintenance de matériel chirurgical - qu'il a reprise avec son frère. Surtout, à 33 ans désormais, il ne changerait rien à son histoire, et n'échangerait son existence actuelle contre rien d'autre. « Aujourd'hui, je suis en bonne santé, j'ai une belle vie, je m'entraîne... Non, vraiment, je n'ai pas à me plaindre. »


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