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numéro 497 - Février 2007

Qu’est-ce qui fait courir les vétérans ?

Ils sont toujours plus nombreux, plus dynamiques, plus volontaires. Les vétérans courent, sautent et lancent tous azimuts. Explications d’un phénomène. par cyril Pocréaux - photos : manu chapelle / photoathlé.org

Ils courent, ils courent, les vétérans… Mais ils ne font plus que ça. Le phénomène, pas vraiment récent il faut bien l’avouer, des pelotons de coureurs plus ou moins âgés s’égayant sur la route et autres cross ne concernent plus que la course. Un peu partout, dans toutes les disciplines, des athlètes de 50, 60, 70 ans et plus si affinités se découvrent une deuxième, voire une troisième jeunesse. Les compétitions internationales réservées à ces catégories fleurissent un peu partout, rassemblent 5 ou 6000 participants sur un seul critère d’engagement : à l’athlète lui-même de se payer le voyage et l’hébergement.

DE PLUS EN PLUS JEUNE
La France y récolte en général une moisson de médailles (voir p.28). Logique, si on jette un œil aux chiffres, qui bien souvent parlent d’eux-mêmes. Si l’on met de côté les dirigeants, entraîneurs et autres officiels, souvent âgés, les pratiquants sont plus nombreux dans la catégorie vétéran que dans celle des seniors depuis l’an 2000. Et la tendance ne fait que s’alourdir. Sur la saison 2005-2006, ils furent 39 096 licenciés de plus de 40 ans – l’âge d’entrée chez les vétérans en France – dont plus de 32 000 athlètes. Contre 24 500 seniors à courir, sauter, lancer et marcher…
Les raisons d’une telle lame de fond ? Elles sont connues, pour la plupart, et touchent d’autres domaines que le sport. Ce sont l’allongement de la durée de vie, les progrès de la médecine. « On voit la pratique des vétérans hommes augmenter après 55-60 ans, et c’est un phénomène récent détaille Jean-Claude Deremy, lui-même vétéran pratiquant et maître ès statistiques : on a alors un peu plus d’argent, plus de temps libre, moins d’enfants en bas âge… Les femmes, elles, se licencient souvent après 45 ans, après avoir élevé leurs enfants. Au niveau international, les 45 ans sont souvent les plus nombreuses et le niveau d’ensemble le plus élevé. Je connais une athlète qui vient de découvrir l’athlétisme à 41 ans, et qui part, toute seule, participer à ses championnats régionaux au triple saut et sur 200 m. » Sans compter un élément propre à l’athlétisme : la pratique sportive se régénère d’elle-même tous les cinq ans sur la piste. « À 40 ans, on prend les choses au sérieux, car on peut réaliser de belles choses encore, aller aux Championnats du Monde vétérans, explique Jean-Claude Deremy. Ensuite ? Vous pouvez très bien être vieux à 54 ans (ndlr : catégorie “M50”), et être jeune l’année suivante parce que vous changez de catégorie (ndlr : pour passer en “M55”). Vous étiez le plus âgé, vous devenez le plus jeune. D’autant que, plus on monte dans les catégories, plus les hauteurs de haie ou le poids des engins de lancers baissent. Au bout de quatre ou cinq ans, au moment où cela commence à devenir dur, c’est reparti. Récemment, sur un grand championnat international, j’ai croisé un athlète de 79 ans, qui venait de terminer le marathon dans un temps qui ne lui convenait pas. Il m’a dit « l’année prochaine je m’entraine dur » ! Tout comme ce jeune sprinter de 78 ans printemps, Nestor Zamy, qui approche encore les 31 secondes. »

DIFFÉRENTS PROFILS
Souvent issu des sports collectifs, ou pratiquant d’athlétisme depuis toujours, le vétéran des pistes offre différents profils. « Il y a tout d’abord celui pour qui le sport est une passion, précise Jean Thomas, président de la commission vétéran à la FFA. Qu’il soit d’ailleurs tombé dedans quand il était petit ou que le coup de foudre soit venu plus tard, pour en finir avec le tabagisme par exemple. Ceux-là sont des mordus, comme Vincent Clarico (ndlr : qui a battu l’an passé le record du monde du 60 m haies). Et puis, il y a les adeptes du sport santé loisirs, qui ont compris qu’il était essentiel de pratiquer une activité physique, de ses bienfaits sur la santé et de ses vertus en terme de socialisation. »
Créée en 1976, « après le forcing des pionniers », la Commission Nationale des vétérans a pour missions d’organiser les compétitions, assurer le suivi des engagements des licenciés dans les différents championnats internationaux, faire le lien avec les commissions régionales et permettre l’accès de tous aux informations. « Il y a eu une vraie prise de conscience des élus fédéraux de l’importance du phénomène », se réjouit Jean Thomas. Lui et les siens cherchent aussi à faire passer l’idée qu’aucun écart ne doit se creuser entre les générations. « Un club doit prendre en compte toutes les catégories, et n’en mettre aucun à part. Il faut prendre conscience qu’un vétéran peut aider un groupe, transporter des jeunes, s’investir. » La réciproque est vraie, pour Jean-Claude Deremy. « Les jeunes nous dynamisent. Lorsque vous entraînez, que vos cadettes font du cross et des footings, vous courez avec elles. Cela les motive, et leur entraînement est le mien. Aujourd’hui, les vétérans font plus que dépanner. Voyez les Interclubs… » Dans les années 80, des athlètes de quarante ans sont apparus dans le grand rendez-vous de mai. Les années 90 ont vu débarquer les V2 sur la piste. Aujourd’hui, ce sont les V3 qui viennent régulièrement donner un coup de main aux clubs qui veulent boucher quelques trous. Mais la compétition resterait-elle leur seule motivation ? Jean Thomas avance plusieurs explications. « J’en vois au moins quatre. La médiatisation des bienfaits de la pratique sportive, par rapport au stress, au tabac… ou à la solitude. Le temps libre, dont les gens disposent plus qu’avant. L’évolution des capacités physiologiques, et enfin la facilité des moyens de communication actuels, qui permet de savoir ce qui se passe à droite à gauche, en terme d’entraînements ou de compétitions. » L’univers vétéran du site fédéral a reçu 60 000 visiteurs pour sa première année. Et beaucoup ont déjà noté, sur leurs agendas, que la France accueillerait l’an prochain, en 2008, les Mondiaux en salle de la catégorie à Clermont-Ferrand. Ce ne sont pas les 40 000 vétérans licenciés début janvier 2007 (soit davantage que l’année dernière en fin de saison !) qui s’en plaindront.

SANTÉ
C’est risqué, docteur ?

On pourrait s’inquiéter de voir des athlètes de 80 ans s’époumoner sur 400 m, ou une jeune femme de 60 printemps lancer le marteau. Mais, à en croire Philippe Deymié, le médecin fédéral, le sport, même en compétition et à un certain âge, ne présente pas de risques particuliers. « Il n’y a pas de danger si le sport est adapté à la condition physique, et s’il n’y a pas de contre-indication médicale particulière, assure-t-il. Pas de problèmes sur un organisme sain : aucune étude n’a jamais prouvé le contraire. La tendance actuelle est au contraire de pratiquer une activité physique, même à un âge certain. » Tout de même, un effort long et violent, pour le cœur… « Il existe effectivement davantage de risque au niveau cardio-vasculaire. Mais il peut se prévenir en surveillant son hérédité, son hypertension, en faisant attention au tabac et au diabète, tout en effectuant un suivi et des tests d’effort réguliers. Les sprinteurs, qui atteignent vite une fréquence cardiaque maximale, ainsi que les coureurs sur route, doivent prendre ces précautions. Et consulter à la moindre alerte. »
Attention aux médicaments
En clair : avec un organisme sans pathologie ou facteur de risque, vous pouvez pratiquer l’athlétisme l’esprit serein. À un détail près : les traitements destinés à faire baisser le taux de cholestérol provoquent souvent une dégénérescence tendineuse, qui peut provoquer (même chez les personnes âgées qui ne pratiquent pas de sport) une rupture du tendon d’Achille. Idem pour les médicaments à base de quinolone, propres aux traitements bronchiques et urinaires. C.P.

Analyse : « Un refus culturel de vieillir »
Patrick Mignon, responsable du laboratoire de sociologie de l’Insep, décortique les causes du phénomène vétérans.

Athlé Mag : Patrick Mignon, comment peut-on expliquer qu’un nombre aussi important de vétérans pratiquent un sport ?
Patrick Mignon : Plusieurs raisons expliquent ce phénomène : plus on avance dans le temps, plus les gens de 50 ans ont été habitués à pratiquer une activité physique étant jeunes. Par ailleurs, les progrès physiologiques font qu’on devient vieux, sur un plan physique, plus tard qu’auparavant. Autre élément : les gens âgés ne veulent pas devenir des vieillards. Ce refus de vieillir est culturel. Et aujourd’hui, à 50 ans, vous n’êtes pas vieux. Enfin, le sport est un élément de sociabilité. Il permet de continuer à avoir des relations.
Quel est le type de pratique des vétérans ?
La règle reste la pratique compétitive avant 30 ans. Après, les activités compétitives et l’adhésion dans un club décroissent. La tendance devient alors celle des loisirs. Aujourd’hui, les fédérations sont confrontées au défi et au besoin d’attirer ces nouveaux publics.
Quels sports pratique-t-on, en vétéran ?
Plusieurs facteurs interviennent. On peut découvrir des sports qu’on n’a pas pratiqués plus jeune. Des questions économiques entrent aussi en jeu : le tennis demande plus de moyens que la course à pied. Le football, lui, demande de trouver des partenaires…
Les vétérans sont de plus en plus nombreux à prendre part à des compétitions…
Ce fait traduit la volonté de ne pas vieillir. La pratique sportive est la démonstration qu’on ne vieillit pas. Si, au bout d’un mois d’entraînement, je vais plus vite sur la même distance, je suis content. Et je veux faire mieux le mois suivant. Jusqu’à m’aligner en compétition.
Mais ce refus de vieillir a toujours existé, non ?
Non, on ne le retrouvait pas avant. D’abord parce que l’âge de la mortalité a augmenté. Avant, la question ne se posait pas. Il y a une fragilisation des âges qui marquaient les différentes époques de la vie. Le prestige social ne va plus forcément avec un âge avancé.
Quel est le profil type des vétérans ?
Ce sont davantage des hommes que des femmes, souvent diplômés et avec de bons revenus. La disponibilité d’argent, la conception de l’entretien de son corps, de la régularité et du travail sont des critères importants. Et plus on a pratiqué jeune, plus on pratique après. On arrive aujourd’hui dans les générations qui ont vu augmenter le taux de pratique sportive, dans les clubs, dans les lycées. Or il faut y avoir goûté pour en reprendre… Globalement, après 50 ans, on s’adonne davantage à des sports individuels que collectifs.
Comment voyez-vous l’avenir des vétérans ?
Il y a un décalage entre le phénomène d’allongement des pratiques et la réalité des structures du monde sportif, toujours très orienté sur la compétition. Les vétérans, eux, ont besoin d’être accueillis dans les clubs pour une pratique loisir. Ils ont aussi besoin de conseils. Mais ce n’est pas encore le cas en France.

ÉQUIPE DE France
Des moissons de médailles

Les compétions internationale réservées aux vétérans, calquées désormais sur le modèle des seniors, sont souvent l’occasion de revenir les poches chargées de médailles pour les membres de l’équipe de France. Des athlètes qui doivent, pour participer, remplir un seul critère : avoir les moyens de s’offrir le déplacement et l’hébergement sur la compétition. Pas de minima à remplir, donc, mais des moyens financiers à engager, la FFA ne prenant pas ces frais en charge. Ce qui n’empêche pas les « vieilles pointes » tricolores (du nom des catégories vétérans à l’époque de feu le cross du Figaro) de briller. Lors des derniers Mondiaux en salle de Linz, en Autriche, les Bleus ont ramené pas moins de 45 médailles ! Les stars de l’équipe : Violetta Lapierre (Aix les Bains), catégorie F40 (féminines de 40 à 45 ans), championne du monde sur 60 m (7”74), sur 200 m (25”29) et à la longueur (5,81 m). Suzanne Loyer (F55) a dominé la marche sur 10 km et 3000 m, comme Josette Sommier en F70. Vincent Clarico, on le sait, a prolongé sa carrière en devant champion du monde sur 60 m haies. Quelques mois plus tard, aux Championnats d’Europe de Poznan, les Bleus se sont offert 54 breloques. Violetta Lapierre a poursuivi son récital, tout comme Charles Cilla, qui a 61 ans s’est offert le doublé sur 100 (12”64) et 200 m (25”84). Quant à Pierre Darrot, le vétéran de l’équipe avec ses 86 ans, il s’est offert cinq podiums, sur 100 m (16”99), 200 m, au poids (4 kg), au disque (26,70 m au 1 kg), et au javelot de 400 g. C.P.

PORTRAIT
Pierre Faucheur se bonifie avec l’âge

Double champion du monde en salle (1500 et 3000 m) à Linz (Autriche), recordman du monde indoor (M50) sur 1500 m (4’09”98), double champion d’Europe en plein air (1500 et 800) à Poznan, en Pologne : l’année 2006 restera pour Pierre Faucheur un cru exceptionnel. Il faut dire que cet ingénieur en travaux publics de 51 ans se bonifie avec l’âge. Au point d’être devenu l’an passé une des stars de la planète vétéran… Son histoire d’amour avec le sport ? Elle a commencé tard, mais voilà déjà bien longtemps. Même si, dans la famille, on cultivait le principe de ne se déplacer qu’à pied ou en vélo, Pierre préfère se tourner vers le football. Il passe du terrain à la piste quand il quitte à 21 ans sa Lorraine natale pour entamer ses études dans la banlieue de Lyon. Un coup de foudre. Il se retrouve vite à 3’54 sur 1500 m, et 1’54 sur 800. Tout en s’adonnant, peu à peu, au duathlon. Le premier tournant, il le vit au marathon de Paris, en 1992. « J’avais un mauvais dossard, et j’ai serpenté sans cesse au milieu de la foule ». Il s’en sort avec une blessure au jumeau qui l’empêche de courir pendant six mois. Qu’importe, il se consacre davantage au vélo. « C’est à ce moment là que j’ai appris à diversifier les entraînements, entre course, vélo, natation et gymnastique, à ne plus simplement matraquer des kilomètres. Du coup, je me blesse moins que les autres. Car les vétérans qui courent 100 km par semaine vont droit dans le mur. »
Progression relative
Le temps passe vite et l’ami Pierrot entre dans le clan des plus de 40 ans, celui des vétérans. Mais l’envie, de plus en plus boulimique, ne l’a pas quitté. Au contraire. « Pourquoi pratiquer encore ? Il y a d’abord l’hygiène de vie, mais aussi un petit côté narcissique.  On aime se voir musclé, bien dans sa peau, et vieillir moins vite que les autres… Il y a aussi l’amour de la compétition, dans son aspect ludique et incertain. » Pierre aime à souligner encore qu’il progresse avec l’âge, en relatif si ce n’est en absolu, en fonction des catégories : champion régional à 26 ans, champion de France à 40, champion d’Europe à 45, double champion et recordman du monde à 50. La course d’Eaubonne, voilà un an, qui lui a permis de devenir le maître du 1500 ? « Des conditions incroyables, une apothéose. Depuis, plein de gens m’appellent pour savoir comment je m’entraîne. » Sa méthode ? Elle est simple. Aller travailler en marchant, après avoir amené les enfants à l’école, s’entraîner à la mi-journée, rentrer tard le soir et entamer, régulièrement, une séance de renforcement musculaire sur les coups des 22 heures. « Avec quatre enfants, dont deux ans bas âge, c’est un peu de la folie, et je ne pourrai plus vivre ça très longtemps. Heureusement, ma femme me comprend... » Le stress pourrait, lui aussi, finir par le lasser. « J’étais moins stressé en senior, plus décontracté. Les enjeux n’étaient pas les mêmes. Là, c’est un stress permanent, surtout deux heures avant la compétition. » Les petits plaisir qui effacent tout, il se les offre en jetant un œil à la table d’équivalence de performances senior-vétéran. « Et 4’09 dans ma catégorie, cela correspond à 3’39 en senior… » ce qui ne l’empêche pas de regretter le temps où les jeunes affluaient dans les clubs, l’époque où « tout le monde avait l’oreille collé à la radio quand Jazy allait battre un record du monde ». Une autre époque. Celle des débuts de Pierre Faucheur, aujourd’hui encore plus performant que jamais. C.P.


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