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numéro 517 - Avril 2009

Élodie Guégan : « L’athlétisme a forgé ma personnalité »

Pour le grand public, le visage d’Élodie Guégan reste associé à des larmes amères. Celles versées sur une civière après son abandon en demi-finale des Jeux olympiques de Pékin, à cause d’une blessure au tendon d’Achille. Mais la demi-fondeuse de Cima Pays d’Auray (Morbihan) a surtout réussi une formidable saison 2008, devenant la deuxième meilleure performeuse française de tous les temps sur 800 m en 1’58’’93. Derrière son apparence gracile se cache une force de caractère impressionnante. La protégée de Bruno Gajer sait ce qu’elle veut et a des convictions. Sur la suite de sa carrière, sa vie en dehors des pistes ou les ravages du dopage. Propos recueillis par Florian Gaudin-Winer.

Rendez-vous
La piste en plein air de l’Insep a, en cette fin février, les faveurs du groupe de demi-fond de Bruno Gajer. Malgré le vent incisif qui balaye le sud parisien, les athlètes ayant fait l’impasse sur les championnats de France Elite, conclus trois jours plus tôt à Liévin, ont droit à une copieuse séance. Élodie Guégan, en délicatesse avec l’un de ses mollets, préfère effectuer sagement quelques lignes droites après un léger footing. Mais, au bout de quelques minutes, elle rejoint sa partenaire d’entraînement Ibtissam Mellouki, spécialiste elle aussi du 800 m, en train d’enchaîner des 500 m en un peu plus d’1’30. Et la tire à plusieurs reprises sur environ trois cents mètres. Privée de compétition depuis août dernier et les Jeux olympiques de Pékin, la Bretonne a des fourmis dans les jambes. Quelques minutes plus tard, attablée devant un croque- monsieur et une petite salade verte, elle va confier son envie d’en découdre. Et vite !

Beaucoup de gens vous ont découverte lors des Jeux olympiques de Pékin, en larmes après votre abandon en demi-finale du 800 m. Mais participer aux J.O, est-ce que ça change la vie d’une athlète ?
Juste après les Jeux, j’étais à l’aéroport à Paris. Je rentrais en Bretagne, à Lorient. Une hôtesse de l’air m’a abordée et m’a dit : « je vous ai vue pleurer à la télévision. » C’était la première fois que l’on me reconnaissait comme ça, dans un endroit public. Pour les non-spécialistes, quand tu as fait les J.O, tu deviens vraiment un sportif ! Et, par rapport aux sponsors, ça donne de la crédibilité pour les années suivantes.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre parcours à Pékin. Une demi-finale à 22 ans, ce n’est pas si mal…
C’est peut-être sévère de dire ça mais je considère mes Jeux olympiques comme un échec. J’ai effectué ma meilleure saison en 2008 en battant mon record personnel et en réalisant le deuxième chrono français de tous les temps. Mais je n’ai pas concrétisé le jour J. Je me dis que je ne suis finalement pas allée au bout de mon histoire.

Cette péritendinite au tendon d’Achille qui vous a contrainte à l’abandon, vous auriez pu l’éviter ?
Je voulais tellement ne pas prendre une semaine de repos avant les J.O. Je ne pensais qu’à ça. Mon corps l’a finalement payé. J’ai fait les choses bien comme il faut pendant toute l’année. Mais le jour de la course de ma vie, ça a lâché. Ça a été dur à vivre car je n’avais jamais abandonné en compétition avant cette demi-finale.

Malgré cette fin douloureuse, vous avez vécu une expérience unique…
Ça reste quand même un bon souvenir. Voir ce que sont les Jeux olympiques, c’est énorme. Tu te sens transcendée, tu as déjà envie d’être en 2012 à la fin de la compétition. Et tu te dis : « Mince, c’est dans quatre ans maintenant ! ». Si je n’étais pas allée aux Jeux, ça aurait été mauvais pour la suite. Dans trois ans, je sais que je serai prête pour Londres. Car j’aurai déjà vécu un événement de cette ampleur.

La blessure fait partie du quotidien du sportif de haut niveau. Sur ce plan-là, comment avez-vous géré l’après-Pékin…
Sur place, j’ai eu besoin de déconnecter immédiatement, de passer à autre chose. À la reprise de l’entraînement, forcément, j’ai pensé à ma blessure. Quelque chose de tout simple comme mettre les pointes me semblait encore impossible mentalement en décembre. Avant d’arriver à l’Insep, j’ai été  souvent blessée. Aujourd’hui, j’ai un comportement plus professionnel.

C’est-à-dire ?
Je m’entraîne onze mois sur douze et je sais que le corps à un moment n’en peut plus. Je suis désormais peut-être un peu plus à l’écoute de mon corps. Avec l’expérience, j’ai appris à me connaître. Si je ne me sens pas bien un jour, je peux décaler une séance. On a le droit de ne pas écouter ses sensations, de forcer. Mais le corps a toujours le dernier mot. Et, alors, c’est trop tard…

Vous n’avez plus couru en compétition depuis maintenant sept mois. Ça vous manque ?
L’adrénaline, le stress et le jeu de la compétition me manquent. Quand je suis sur une piste, je m’amuse avant tout. J’ai le visage fermé avant le départ car, quand je cours un 800 m, je pars à la guerre. Je sais que je vais devoir me battre. Forcément, c’est dur de sourire ! Mais le jour où je m’ennuierai, je sais que je ne ferai plus de performances.

En athlétisme, il y a le plaisir mais aussi la souffrance, qui fait partie intégrante du 800 m…
Quand je vois mes collègues sur 5 000 m, je me dis qu’elles ont du cran ! Sur 800 m, ce n’est pas la même douleur. Elle est plus intense mais moins psychologique. Le dernier 200 m, il est forcément à l’arrache. Dans la tronche, tu te renforces vachement. Quand je cours, je me bats avec les filles mais aussi avec mon corps et le lactique. Je me dis : « Ce n’est pas lui qui va gagner aujourd’hui ! » 

Sur le plan international, il y en a une qui est seule au monde en ce moment sur votre distance de prédilection. C’est la Kényane Pamela Jelimo, championne olympique et vainqueur de la Golden League…
Je me demande ce qu’elle nous réserve pour cette année ! C’est un phénomène ! On n’avait pas vu ça depuis longtemps. C’est un monstre de la nature. Je ne vois pas qui pourra rivaliser avec elle dans un futur proche. Je ne sais pas s’il y a des choses à aller chercher chez elle. Nous ne sommes pas du même pays, nous n’avons pas la même culture, pas le même corps. Elle n’est de toute façon pas très communicante, à la différence de sa compatriote Janet Gepkosgei. Avec Jelimo, on peut s’attendre à tout. Bientôt, elle passera au premier 200 m en 25’’.

Aujourd’hui, vous participez aux plus grands meetings du monde. Mais tout a commencé en Bretagne, du côté de Cima Pays d’Auray. Racontez-nous…
J’ai débuté l’athlétisme en club à 16 ans. Avant, j’avais fait un peu de cross avec mon collège. En minime 2, sans m’entraîner, j’ai couru le 1000 m en 3’01. J’ai eu la chance d’avoir comme premier entraîneur Philippe Evenno, quelqu’un de compétent qui ne m’a pas fait faire n’importe quoi. Il m’a entraînée de manière progressive. Je n’ai donc pas battu de records de France chez les jeunes. Mais je suis toujours là !

Que vous a apporté l’athlétisme ?
Enfant, je n’ai jamais trop eu l’occasion de voyager. Je prenais l’athlétisme comme des vacances. Ça me plaisait, je me débrouillais bien et je voyais du monde alors que j’étais plutôt de nature solitaire. Avant de courir, je faisais du basket. C’est un arbitre qui, voyant que je courais vite, m’a proposé de participer à un stage avec son club. L’ambiance était tellement bonne que j’ai pris une licence à la fin du stage.

Cet état d’esprit, vous le retrouvez encore en senior ?
Maintenant, ce n’est plus pareil. On est professionnel donc plus calculateur. J’ai commencé à prendre vraiment l’athlétisme au sérieux en espoir première année. Je me suis rendu compte que mon sport pouvait m’apporter des résultats mais aussi beaucoup dans la vie. Quand je réalise une belle performance, au-delà du chrono, je me sens forte. Ça m’apporte de la confiance et je me sens mieux. Je l’ai toujours dit : l’athlétisme a forgé ma personnalité. Je suis devenue ce que je suis grâce à ce sport. Il m’a permis de m’ouvrir aux autres, de prendre confiance en moi. Il m’a aussi endurcie. C’est une école de la vie. J’en ai eu conscience tout de suite.

Vous semblez être très dure avec vous-même…
Je suis hyper exigeante. Dès cadette, je ne supportais pas d’avoir des coups de moins bien. Si j’enchaîne trois mauvaises séances, je remets tout à plat. Il y a des gens qui croient en moi. Je ne peux pas me permettre de faire tout et n’importe quoi. L’athlétisme est un sport individuel dans lequel on est plutôt égoïste. Mais si je suis autant dans ma bulle avant mes courses, c’est parce que j’ai envie de partager de bons moments ensuite avec mes proches.

Et aussi avec vos entraîneurs ?
J’ai pour l’instant connu deux coaches dans ma carrière, Philippe Eveno et Bruno Gajer. Ce sont des gens intelligents, qui n’ont pas peur de se remettre en question. Mais je n’ai jamais non plus été très proche d’eux. Alors que j’aime bien titiller les gens, avec mon coach, je ne vais pas rigoler ni le taquiner. J’ai une approche très professionnelle. Quand je vais à l’entraînement, j’ai l’impression d’aller au taf. Et, un patron, ce n’est pas un pote.

Tout à l’heure, vous parliez de l’aspect ludique de l’athlétisme. Maintenant, vous l’évoquez comme un travail. Ce n’est pas contradictoire ?
L’athlé, c’est un boulot que j’aime. Quand j’emploie le mot boulot, c’est parce que je pratique tous les jours cette activité d’athlète. Il ne faut pas se voiler la face, c’est un loisir mais il y aussi des contrats, des sponsors…

Vous êtes arrivée à Paris en espoir. Comment vous êtes-vous adaptée, vous qui veniez de Lorient ?
J’avais 20 ans quand j’ai débarqué à Paris. Tout le monde m’avait dit que j’aurais besoin d’une année d’adaptation. En fait, je savais tellement ce que je voulais, à savoir m’investir plus dans l’athlétisme, que ça a tout de suite marché. J’avais des objectifs précis, des convictions. Je n’aime pas laisser la place au doute.

Vous tracez votre chemin en ligne droite…
L’été dernier, j’aurais pu rentrer dans le débat autour des minimas pour les Jeux olympiques de Pékin quand je les ai ratés d’un rien à plusieurs reprises. Mais je n’ai pas connu un seul moment de doute. Je me disais que ce n’était pas possible, que j’avais fait tout ce qu’il fallait pour aller en Chine et que ça allait passer. Une fois que je suis lancée, je suis lancée. C’est comme lors d’un 800 m ou d’un 400 m. Il ne faut plus se poser de question.

Vous faites partie des rares athlètes sélectionnés olympiques à poursuivre vos études en parallèle de votre carrière sportive…
Après un bac économique et social, j’ai voulu tenter le concours pour devenir infirmière. Mais c’était trop compliqué à concilier avec l’athlétisme. J’ai toujours été très intéressée par l’actualité, le débat, la politique. Et pour comprendre ce qui se passe en ce moment, il n’y a rien de mieux que l’histoire. J’ai donc obtenu un deug dans cette matière. Mais quand je suis arrivée à Paris, ça a été la galère. Je venais d’une toute petite fac à Lorient. Et je me suis retrouvée à Jussieu. Rien que pour avoir une petite information, il fallait faire une queue monstrueuse.

Vous êtes désormais étudiante à Sportcom, une école de journalisme située à l’Insep. Comment vous organisez-vous ?
C’est très très dur de suivre des cours et de faire du sport en même temps. Heureusement, j’ai des horaires aménagés. Je me réveille à 7 h. J’ai cours de 8 h à 10 h. Je m’entraîne de 11 h à 13 h puis je retourne à Sportcom de 14 h 15 à 16 h 15. Enfin, j’ai un second entraînement de 16 h 30 à 18 h 30. Mon école est très conciliante. Je n’ai pas une tonne de boulot chaque soir. Mais quand j’ai une grosse séance le matin, je suis ensuite cassée toute la journée.

Le journalisme, ça vous plaît ?
Je suis curieuse de nature donc ce domaine m’a toujours attirée. J’aime de plus en plus tout ce qui touche au relationnel. D’ailleurs, parfois, je suis hyper frustrée. J’aimerais faire plein de stages et de reportages. Mais je fais ce que je peux en jonglant avec les entraînements. Je prends des contacts, je suis encore en apprentissage.

Pour expliquer le manque de densité du demi-fond féminin en France, on parle souvent du découragement de certaines jeunes athlètes face aux nombreux cas de dopage. Qu’en pensez-vous ?
Moi, le dopage, je n’y pensais pas trop en junior et en espoir. J’étais peut-être un peu naïve. Il est rare que je m’exprime sur ce sujet mais il faut arrêter de croire qu’il est normal que tout le monde se dope. Ce n’est pas vrai. Je veux être cette athlète qui, peut-être, sera parfois blessée. Mais qui fera aussi de belles performances. Il faut arrêter de dire qu’on ne peut pas réussir sans dopage. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que, si tu ne te dopes pas, tu n’es pas dans le progrès. C’est hallucinant !

La tentation est-elle difficile à repousser ?
Je pourrais me dire : tout le monde se dope donc je peux le faire moi aussi. Mais j’ai une conscience personnelle. Quand tu es fier de toi, tu ne peux pas faire ça. Je cours d’abord pour moi-même. Je ne vais pas me détruire la santé à cause des autres. Je ne veux pas faire n’importe quoi, je pense à mon avenir. Peut-être qu’une cinquième place vaut parfois une médaille d’or. Mais je ne mettrai pas ma santé en jeu pour gagner trois secondes sur 800 m.

Pour finir, que peut-on vous souhaiter pour cette année 2009 ?
Je veux entrer en finale à Berlin. Et j’aimerais enchaîner les courses sous les 2’ cet été. Quand tu réussis à faire ça, tu sens que le travail fourni tout au long de l’année a payé. J’aime la régularité dans mes sorties.

Avez-vous en tête de vous attaquer au record de France du 800 m (1’56’’53) de Patricia Djaté ?
Le record de Patricia, c’est un objectif. Mais pas pour 2009. Elle est vache, elle n’aurait pas pu s’arrêter à 1’57 ? Je me rends compte que ce qu’elle a réalisé est impressionnant. Je ne cache pas que je me prépare pour un jour faire tomber ce record. Mais je ne sais pas quand ça arrivera. Il faudra d’abord passer plusieurs caps. Ça demande des années de travail.

Justement, jusqu’à quand vous voyez-vous sur les pistes ?
Quand j’étais plus jeune, je ne m’imaginais même pas faire encore de l’athlétisme en senior. Je pense qu’on commence à penser à la retraite vers 28 ou 29 ans. Aux Jeux olympiques de Londres, j’aurai 26 ans. En tout cas, le jour où j’aurai une décision à prendre, ce sera toujours avec le même regard : qu’est-ce que l’athlétisme peut encore m’apporter ?


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