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numéro 534 - Mai-Juin 2011

Deux femmes au milieu des hommes

Si elles ne se ressemblent pas, Danielle Desmier et Sandra Lambrani, les coachs respectifs de Salim Sdiri et Jessica Cerival, ont un point commun. Toutes les deux font en effet partie des rares Françaises à entraîner des athlètes de haut niveau. Rencontre avec deux passionnées du tartan.

ATHLETISME MAGAZINE : Vous faites partie des rares entraîneurs féminins ayant des athlètes en équipe de France. Vous sentez-vous un peu marginales ?
DANIELLE DESMIER : Non. Je ne me sens pas différente des autres entraîneurs. Je n’ai pas de problème avec ça. Mais c’est vrai que lorsque j’ai commencé à entraîner, c’était plus compliqué. À l’époque, au début des années 80, c’était inconcevable qu’une femme entraîne des garçons. Une femme entraînait juste quelques filles, point final. Il y avait de vrais a priori. Heureusement, les choses ont changé depuis. Cela s’est fait petit à petit.
SANDRA LAMBRANI : Moi, je me sens un peu à part, mais juste parce que je ne suis pas cadre d’Etat. Je travaille à côté à plein temps, au sein du Groupement d’Intervention et de Protection de la police nationale (GIP). Je dois donc adapter ma vie professionnelle au calendrier de mes athlètes. Ce n’est pas toujours facile… En revanche, s’il n’y a pas de problème à ce niveau, je pense quand même que l’on est encore un peu dans le même positionnement qu’il y a quelques années, dans le sens où l’on veut bien confier des filles aux entraîneurs femmes mais on leur montre qu’elles manquent encore un peu de charisme pour entraîner des garçons à haut niveau.

En France, les femmes entraînent principalement les jeunes, beaucoup moins les seniors. Comment l’expliquez-vous ?
D.D. : C’est vrai qu’on a du mal à leur confier des athlètes plus âgés, mais c’est aussi un peu leur choix. C’est compliqué. Pour une femme qui a de jeunes enfants, entraîner tous les soirs jusque 19h30, 20h, partir tous les week-ends en compétitions, plus les stages, ce n’est pas toujours simple. Plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes. Elles n’osent pas y aller. Il y en a qui ne veulent pas prendre de contraintes supplémentaires vis-à-vis de leur vie familiale. Mais les clubs ne les y incitent pas forcément non plus.
S.L. : C’est toujours le même discours, dans le sens où les femmes ne seraient pas capables. C’est vrai que l’on ne va pas confier spontanément à une femme des athlètes de haut niveau, on cherchera toujours une autre solution avant.

Comment expliquez-vous que vous y soyez parvenues ?
D.D. : Avant d’être cadre technique, j’ai enseigné, j’ai été gestionnaire de collège et j’ai travaillé au sein d’une direction départementale jeunesse et sport. J’ai aussi été dirigeante et présidente de club. J’avais donc déjà une certaine image lorsque l’on a réorganisé les choses au sein du club. Cela m’a permis de commencer à prendre des garçons sans que cela ne pose de problème. Je suis ensuite devenue cadre technique. Les choses se sont faites naturellement et les réticences que je pouvais ressentir au début ont fini par disparaître avec les résultats et l’expérience.
S.L. : Parce que je l’ai voulu et que je m’en suis donné les moyens. J’ai toujours été intéressée par ce qui se passait à l’étranger et ce qui pouvait me permettre d’enrichir mes connaissances. J’ai passé trois ans en Italie et trois en Allemagne. Quelque part, je pense avoir toujours été un peu athlète coach dans ma tête. L’entraînement m’a toujours intéressée. J’ai donc passé mes diplômes et j’ai commencé à entraîner dans mon club, au CA Montreuil en 1997, les jeunes catégories. Mais concernant le haut niveau, ce sont toujours les athlètes qui m’ont sollicitée. Et c’est vrai que plus tu montes dans l’Elite et moins tu vois de femmes, à l’exception de Patricia Girard et Ketty Cham, qui sont tout de même des références. Alors que ce n’est pas le cas au niveau international. Dans les pays de l’Est, par exemple, il y a beaucoup d’entraîneurs femmes dans les lancers. Ce sont souvent d’anciennes internationales.

Effectivement, peu d’anciennes internationales entraînent en France…
S.L. : Il y en a qui entraînent aux Antilles, comme Katia Benth. Mais les femmes sont plus présentes au niveau des écoles d’athlétisme. On les voit beaucoup sur les pointes d’or et les championnats de France jeunes jusqu’aux catégories cadets et juniors. Ce qui ne signifie pas que c’est plus simple !
D.D. : Au niveau de la direction technique nationale, les femmes sont aussi présentes, mais plus sur des tâches administratives et de coordinations que sur le terrain. À l’INSEP, il y a Laurence Bily. Mais elle n’entraîne plus et travaille désormais sur le scolaire. Et désormais, tous les entraineurs sont des hommes sur l’INSEP.

Selon vous, est-ce qu’une femme peut apporter quelque chose de différent dans l’entraînement ?
S.L. : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je pense que les femmes sont moins sur l’affectif que les hommes. Pour en avoir discuté avec plusieurs athlètes ayant été entraînées par des hommes, il semble qu’ils n’osent pas aborder certains paramètres pour ne pas blesser. Ils vont contourner le sujet, y arriver mais de manière différente. Alors que moi, je vais être « cash ». Je pense qu’être une femme nous permet aussi d’aborder plus facilement le problème des règles ou les problèmes de poids.
D.D. : Les femmes n’ont peut-être pas la même approche ? Mais, je pense que cela dépend surtout des caractères et de la personnalité de chaque individu. Personnellement, je sais qu’il y a des choses que je peux plus facilement dire aux garçons qu’aux filles. Et aujourd’hui, je trouve même que c’est plus facile d’entraîner des garçons. Même si cela n’était pas le cas au départ car il a fallu que l’on apprenne à se connaître.

Est-il plus difficile d’asseoir son autorité lorsqu’on est une femme ?
D.D. : J’ai pu le ressentir au début de ma carrière mais plus maintenant. En vieillissant, on prend confiance et il y a une image que l’on renvoie. La notoriété, les résultats, le fait d’entraîner des athlètes de haut niveau, tout cela passe plus facilement auprès des jeunes garçons lorsqu’on débarque en étant une femme. Dans tous les cas, la première séance est souvent capitale. Et puis, l’autorité, cela se gagne aussi. Mais c’est vrai que c’est plus facile pour un homme au départ parce qu’on lui met moins de bâtons dans les roues et on lui fait plus facilement confiance d’entrée.
S.L. : Selon moi, ce n’est pas une question de sexe mais de personnalityé et de confiance que l’athlète vous accorde.

Pensez-vous que l’on en demande plus à une femme ?
S.L. : C’est la même chose qu’en entreprise. On est beaucoup plus jugée qu’un homme et on doit aussi beaucoup plus se battre pour imposer nos choix.
D.D. : Absolument et surtout au départ. Aujourd’hui, je suis plus proche de la retraite que de mes débuts. J’ai aussi eu la chance d’avoir certains athlètes comme Sarah Gautreau, finaliste aux Europe de Budapest, ou Salim Sdiri. À partir du moment où il y a des résultats, cela devient plus facile, les portes s’ouvrent. Mais, c’est sûr qu’il faut faire davantage ses preuves.

Pensez-vous qu’il y ait des choses à mettre en place pour encourager les femmes à s’engager davantage dans l’entraînement ?
D.D. : Je ne sais pas. S’il y avait une professionnalisation plus importante des entraineurs, peut-être que ce serait plus facile ? Mais y a-t-il des filles motivées pour entraîner ? On ne les sollicite peut-être pas assez pour qu’elles s’orientent vers ces filières ? Quand on parle de l’orientation des athlètes de haut niveau, je ne pense pas que l’on ait tendance à orienter les filles vers l’entraînement. Elles vont davantage vers l’enseignement ou d’autres professions.

Vous-mêmes, avez-vous été freinées dans votre carrière par vos vies de famille respectives ?
D.D. : Je n’ai pas eu d’enfant et j’ai eu la chance d’avoir un mari qui était entraîneur dans le même club. Donc, ma vie familiale n’a pas posé de problème, mais je constate que cela peut poser des problèmes à certaines personnes.
S.L. : Entre mon métier, mes fonctions d’élu au comité directeur de la Fédération et les entraînements, je travaille en moyenne 80 à 90 heures par semaine. Je pars de chez moi à 5h du matin et je ne rentre qu’à minuit.  C’est vrai que je suis fatiguée, mais je n’ai pas envie d’arrêter l’entraînement. C’est ma passion et ce sont mes choix de vie.
D.D. : Même si l’athlétisme est une passion, c’est quand même beaucoup plus difficile de gérer des entrainements en plus de son travail, les semaines sont très compliquées.

On vous sent toutes les deux très passionnées… N’est ce pas cette passion qui ferait finalement défaut aux femmes ?
S.L. : Non. Je ne pense pas. Je pense plutôt que les hommes se dégagent d’obligations sociales que les femmes prennent à leur charge, comme par exemple les enfants.
D.D. : Les hommes ont surtout plus d’ambitions que les femmes. Un entraîneur homme va souvent solliciter des actions sur le haut niveau alors qu’une femme va attendre qu’on les lui propose. Personnellement, ce n’est pas dans mon caractère d’aller chercher des athlètes.

Au niveau des résultats, on constate aussi un gros déséquilibre entre les garçons et les filles de l’Equipe de France, que ce soit en nombre de médailles remportées ou d’athlètes qualifiés. Comment l’expliquez-vous ?
D.D. : C’est un peu pareil que pour les entraîneurs. Les filles ont plus de mal que les garçons à s’investir dans l’entraînement de haut niveau. Dès qu’il faut faire un choix, à quelques rares exceptions, elles privilégient davantage les études au haut niveau. Elles hésitent aussi beaucoup plus que les garçons à aller vers des structures de haut niveau et à quitter leur club. Mais on les pousse aussi moins à rentrer dans des pôles. J’ai aussi constaté que certains collègues hommes se sentent plus valorisés par les résultats des garçons. Mais, ce ne sont pas les seules explications. Je pense aussi que l’on commence à entrainer les filles trop tard. Elles ont en effet une maturité physiologique beaucoup plus précoce que les garçons avec parfois des évolutions morphologiques qui peuvent poser problèmes après dans certaines spécialités.

On a aussi tendance à dire que les filles s’entraînent moins dur que les garçons ?
D.D. : Et il faudrait même qu’elles s’entraînent plus qu’eux ! J’en suis intimement persuadée car la force musculaire est plus naturelle chez les garçons. Et si on veut des résultats, il faut travailler. Or, certains entraîneurs auraient plutôt tendance à ménager les filles. En même temps, je pense qu’il y a aussi un autre problème. Une grande partie de nos meilleurs athlètes français viennent des banlieues. Dans certains quartiers, les filles ont un accès plus difficile et plus restreint  à la pratique sportive que les garçons.
S.L. : En revanche, ces filles sont des mortes-de- faim. Elles sont plus régulières aux entrainements. Je le vois au niveau de Montreuil, ce sont des battantes. Mais c’est vrai qu’après, elles ont un choix d’études ou de vie de famille à faire. Et là s’il n’y a pas d’aides de la part du club, ce sont des filles que l’on perd. L’exemple d’Antoinette Nana Djimou, qui a débuté à Montreuil dans un groupe de 60 gamins, est un bel exemple de réussite. Elle a été entraînée par une ancienne internationale, Hélène Bossé, avant de rejoindre Sébastien Levicq. Tout a été mis en place pour l’aider à réussir.

Finalement tout n’est pas négatif…
D.D. : C’est vrai qu’il n’y a pas encore de responsable de discipline femmes et que nous sommes encore peu représentées au sein des cadres techniques. Mais quand j’ai commencé l’athlétisme, il y avait très peu d’épreuves féminines au programme des compétitions. Les stages nationaux regroupaient une centaine d’athlètes dont à peine cinq filles. Et elles n’avaient pas d’entraîneurs spécifiques. Les choses ont donc déjà beaucoup changé. Aujourd’hui, garçons et filles sont considérés de la même façon. Les primes sur les meetings sont sensiblement les mêmes. Alors pourquoi ne pas imaginer un jour un DTN femme. Même si nous ne sommes pas encore prêts pour ça, peut-être y viendra-t-on un jour ?


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