MON ACCÈS
Le 50 km marche vu par Gilles Rocca

Le coach de Yohann Diniz revient sur la préparation de ces Mondiaux et analyse la course parfaite qu’a réalisée le marcheur rémois, titré dimanche en 3h33’12’’, record des championnats et deuxième meilleure performance de tous les temps derrière son record du monde (3h32’33’’).

Dans quel état d'esprit avez-vous abordé ces championnats du monde ?
J’étais plus confiant que l’an dernier avant Rio. Après ce cauchemar, nous avons, avec Yohann, complètement changé notre approche de l’entraînement. Tout s’est bien déroulé dans une atmosphère différente. Le premier fait remarquable, c’est que Yohann n’a pas pris part à un 50 km avant Londres. Si l’on regarde dans sa carrière, à chaque fois qu’il a fait une course précédant le grand championnat, il s’est loupé. En revanche, il a eu un titre à chaque fois qu’il n’a pas concouru. La blessure qu’il a contractée après son accident de voiture (ndlr : fracture aux côtes), trois mois avant, ne m’a pas inquiété. Je dirais même que ça ne pouvait qu’apporter du positif, puisqu’il arriverait avec de la fraîcheur. Avec une bonne préparation, nous sommes rarement en retard dans la planification. Au niveau physiologique, Yohann est un champion d’exception.

Quelles sont les grandes lignes dans le changement d’entraînement que vous évoquez ?
Les changements les plus profonds sont intervenus dans l’aspect psychologique de la compétition. J’ai eu moi aussi, en tant qu’entraîneur, beaucoup de mal à digérer la catastrophe de Rio. Cela m’a pris plusieurs mois, c’est une expérience qui marque au fer blanc. Je ne pouvais pas faire comme s’il ne s’était rien passé. Il a donc fallu se poser les bonnes questions pour ne pas recommencer les mêmes erreurs. Nous avons discuté avec Yohann entre quatre yeux pour tout mettre à plat. On s’est dit les choses de manières sincères. La partie secondaire au niveau des changements concerne l’entraînement en lui-même. On a décidé de mettre la pédale douce sur la natation et de transférer des séances à vélo pour faire du qualitatif. Ce choix s’explique aussi par sa fracture de fatigue à une côte, qui ne lui permettait pas de nager.

Votre approche de la compétition a donc radicalement changé…
Nous avons essayé de prendre beaucoup de recul. Nous avons conclu que la préparation terminale à Front-Romeu était une erreur. Là-haut, c’est un microcosme qui se fréquente, avec la concurrence internationale qui vient aussi en altitude. Chez Yohann, cette omniprésence des adversaires était terrible : il n’y avait pas une journée sans que nous ayons une discussion sur des choses négatives liées à l’environnement. Au départ, il a eu du mal à accepter de ne pas aller en altitude. Et puis nous nous sommes mis d’accord. Jean-Michel Serra, le médecin des équipes de France, le suit beaucoup et a approuvé cette décision. Nous nous privons peut-être des bienfaits de l’altitude, mais on les compense par autre chose. On a préféré rester à Reims ou Soissons tous les deux.

Comment s’est véritablement organisée cette préparation en termes d’entraînement ?
Nous avons choisi une autre direction, celle de se focaliser plus sur l’envie. En clair, prendre du plaisir tout en faisant les choses sérieusement. Cela ne pouvait pas se passer pire qu’à Rio. Nous avons aussi modifié notre relation athlète-entraîneur à l’approche de ces Mondiaux. On ne se voyait plus que trois ou quatre fois par semaine pour les séances qualitatives, celles qui avaient besoin d’un œil technique. Pour les séances de footing récupération ou d’assimilation, Yohann partait seul à l’entraînement. Comme cela, il n’y avait plus cette tension psychologique implicite due à la présence de l’entraîneur. A la marche, il y a un rituel de séances clés gravé dans l’acier. Il s’agit de faire, un mois avant la compétition environ, deux séances de 40 km. Je trouvais ça un peu idiot, mais je le faisais les auparavant pour l’aspect psychologique. Cette année, on n’a fait qu’un seul 40 km qui s’est parfaitement passé, les allures étaient excellentes. Trois jours après, nous avons fait une autre séance que ces 40 km. Au départ, Yohann n’a pas trop compris. Mais il a entendu mes arguments, et il était finalement d’accord. C’est quelque chose que nous n’aurions jamais fait les saisons précédentes. Il y a trois semaines, je suis même parti en vacances six jours dans le sud de la France ! C’était quelque chose d’inimaginable auparavant. Cela a contribué à casser l’aspect psychologique de l’approche de la compétition. Le débriefing que Yohann me faisait était plus relâché, serein.

Vous ressentiez moins de stress dans son attitude ?
Je le trouvais beaucoup plus calme lors des trois derniers mois. Dans les ultimes jours, je l’ai rejoint en stage au Touquet, à dix jours de la compétition, et l’ai senti beaucoup plus calme et détendu. Il était super décontracté, comme si de rien n’était. On ne pensait pas à l’échéance de Londres 24 heures sur 24. Au départ, dimanche matin, j’ai pu comparer son attitude à celle qu’il avait à Zurich. En Suisse, il essayait d’être drôle, mais je sentais une tension très forte. Il avait bien sûr cette petite boule au ventre, mais c’était du stress positif. Pour tout vous dire, il a fait son échauffement pendant les cinq premiers kilomètres de course. Avant ça, il n’avait rien fait !

Comment avez-vous réagi lorsqu’il s’est arrêté pour subvenir à un besoin naturel ?
Quand je l’ai vu aller aux toilettes, j’étais content. Il a pris un peu d’avance, il s’est arrêté. Cela montre qu’il était parfaitement lucide. C’est la chose sur laquelle j’ai le plus insisté pendant la course : « garde ta lucidité ! ».

Comment avez-vous vécu la course en elle-même ?
Je ne lui avais donné qu’une consigne de course : rester dans le paquet pendant les cinq premiers kilomètres. En fait, cette course est calquée sur deux ou trois séances clés que nous avons faites sur 35 km. Je lui annonçais les variations d’allure cent mètres avant qu’il les applique. Dans ces conditions, il est très fort, et son organisme encaisse mieux l’effort d’un point de vue physiologique. Samedi soir, il m’avait dit : « demain, c’est une sortie longue ». Je savais que ça allait se passer comme ça, et j’étais confiant. Dans son esprit, il s’amusait comme lors de nos séances, en variant ses allures. Quand ça tourne bien dans sa tête, Yohann marche parfaitement bien. Il oscillait entre 4’ et 4’25’’ au kilomètre. J’ai simplement eu peur quand il s’est pris son premier carton rouge, qu’il fasse une mauvaise Diniz. Je lui ai dit de se concentrer sur la technique, que je n’en avais rien à foutre (sic) du record du monde. Il s’est un peu calmé. On a fini par jouer à chacun de ses passages, il m’annonçait l’allure de son prochain kilomètre. Je le sentais parfaitement lucide. C’est le titre de la maturité. Après la course, je lui ai dit : « il a fallu que t’attendes 39 ans pour voir les choses comme elles sont ! L’athlé, c’est facile, c’est ludique ».

Propos recueillis par Florent Duprat pour athle.fr
Photo : Stéphane Kempinaire (KMSP)

INFORMATIONSFORMATIONCOMMUNAUTÉBASES DE DONNÉESMÉDICALBOUTIQUE
NOS PARTENAIRES
CONDITIONS D'UTILISATION MENTIONS LÉGALES CONTACTS