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Aurélien Quinion, un marcheur haute technologie

2 Janvier 2026 - Par Etienne Nappey

Photos : © Stéphane Kempinaire / KMSP

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Aurélien Quinion, un marcheur haute technologie

Si le jugement de la marche athlétique se fait exclusivement à l’œil humain, Aurélien Quinion, 4e du 20 km et 5e du 35?km lors des Mondiaux de Tokyo en septembre, n’a pas hésité à faire appel à des outils de haute technologie pour travailler sa technique depuis trois ans, avec l’appui de la cellule d’optimisation de la performance de la FFA.

À 32 ans (il en aura 33 en janvier 2026), Aurélien Quinion se considère comme un vieux, « un des plus anciens sur le circuit mondial ». Cela ne l’empêche pas d’être dans une démarche constante de recherche d’amélioration, et pas seulement à la marge. En 2023-2024, il a ainsi travaillé en profondeur avec la cellule d’optimisation de la performance mise en place par la direction technique nationale. Notamment pour réduire ses temps de suspension, une donnée centrale de la marche athlétique. « Après mon bon résultat aux Mondiaux de Eugene en 2022, j’ai pu mettre en place des choses qui m’intéressaient depuis longtemps. Et après avoir été disqualifié aux Europe de Munich (2022) et aux Mondiaux de Budapest (2023), cela avait encore plus de sens », retrace-t-il.

À l’origine du projet, il y a ce souvenir lointain d’un test en laboratoire en Espagne, « chez Jacinto Garzon, l’entraîneur de Maria Perez (double championne du monde à Tokyo), avec Emilie Tissot et Émilie Menuet », sous les yeux de Pascal Chirat. Après avoir pris langue avec l’OptiPerf’ et le laboratoire Sport, Expertise et Performance de l’Insep, qui apporte son concours matériel, le marcheur de l’EFCVO s’investit à fond. « Il était vraiment maitre de son projet. On a été ravis de collaborer avec lui, on a senti quelqu’un qui savait où et comment il voulait y aller », apprécie Benjamin Millot, l’un de ceux qui l’ont accompagné, à l’Insep comme en stage en Afrique du Sud. Son collègue Nicolas Dupuy, qui a également pris part à l’aventure, a trouvé dans la littérature scientifique « une étude de 2019, d’un chercheur qui a croisé les données de nos outils avec le jugement de juges internationaux, pour trouver une corrélation entre temps de suspension et sanctions reçues par les athlètes. Il en ressortait qu’en dessous de 40 millisecondes de suspension, l’athlète est dans une zone ‘’safe’’, avec une probabilité très faible de prendre des cartons. Au-delà de 45 millisecondes, en revanche, le risque de se voir pénalisé était de l’ordre de 40 % en se fiant à l’avis des juges auditionnés par le scientifique. »

Accorder les datas aux sensations

Le travail mené par le marcheur et les techniciens est basé sur la technologie OptoJump, qui mesure, sur une distance de 10 ou 20 mètres, le temps de suspension entre deux appuis au sol sur la piste, ou sur un tapis roulant donnant en temps réel la même mesure sur chacune des foulées. Il est également possible de travailler avec des logiciels d’analyse vidéo beaucoup moins onéreux, à partir d’images captées avec un smartphone. Plus qu’une simple mesure à un instant donné, c’est la récurrence de l’exercice, tout en variant les allures et les niveaux de fatigue, qui fonde la pertinence de la démarche. « Avoir une mesure à l’entraînement, c’est un indicateur. Mais cela ne prend pas en compte les facteurs qu’on ne retrouve qu’en compétition. Et à la marche, la technique n’est pas universelle : chaque marcheur a la sienne, et ses paramètres sur lesquels varier pour être le plus possible ‘’au sol’’. On peut jouer sur le gainage, l’amplitude, la fréquence, le placement du bassin », détaille Quinion. C’est donc en multipliant les prises de données, sur une quinzaine de séances entre 2023 et 2024, que Quinion a pu « croiser les chiffres avec mon ressenti et mes intentions, afin de trouver les bons repères. Comme je n’ai pas les mesures pendant mon effort en compétition, il faut que je puisse retrouver les sensations emmagasinées à l’entraînement qui me situent dans la bonne zone. »

À force de tester toutes les combinaisons possibles, parfois sur des séances longues d’une heure et demie à deux heures, Aurélien Quinion est parvenu à diviser par deux son temps de ‘’vol’’, passant de 60 millisecondes à 30 millisecondes. « C’est un gain qui n’est pas si marginal. Cela a demandé beaucoup de temps et d’investissement avant que le résultat se voie vraiment, entre deux ans et deux ans et demi. Depuis Paris 2024, des juges m’ont dit qu’ils avaient noté le changement, assez fortement. Mais n’allez pas croire que j’étais un marcheur dégueulasse (sic), je n’ai été disqualifié que deux fois depuis 2019, c’est peu ! », insiste-t-il avec sa verve habituelle.

À Tokyo, Quinion a joué aux avant-postes aussi bien sur 35 km que sur 20 km. Sans des crampes terribles au 27e kilomètre, il aurait probablement accompagné le Canadien Evan Dunfee et le Brésilien Caio Bonfim, avec qui il a longtemps fait cause commune, sur le podium de la plus longue des deux épreuves, finalement achevée à une frustrante cinquième place en 2h30’24’’. Son quatrième rang sur 20 km avait bien meilleure saveur, puisqu’il a battu ce jour-là son record de plus d’une minute, en 1h18’49’’. Même en figurant dans le paquet de tête, plus exposé à l’œil des juges, sur l’ensemble des deux courses, il n’a pas fait tiquer le jury, signe que son travail de fond porte ses fruits.

« C’était super intéressant et ça m’a beaucoup plu. Dans ce domaine, les Espagnols sont en pointe, les Allemands, les Italiens, les Anglais ont une démarche similaire de leur côté depuis un petit moment, même si chacun a sa réflexion et ses idées. En France, on était le seul pays à ne pas s’être penché dessus. Je crois qu’il faudrait vraiment étendre le process à tous les marcheurs français de niveau international. Cela demande du temps, mais c’est utile », plaide le marcheur val-d’oisien. Le recordman de France du 35 km reconnaît que les premiers prérequis d’une telle entreprise sont « une capacité d’écoute et de remise en question, puisqu’il faut accepter de modifier son geste et de perturber ce sur quoi on a des habitudes depuis longtemps ». À en juger ses prestations depuis deux ans, le jeu en vaut la chandelle.