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Des labours flamands au maillot tricolore

1 Février 2026 - Par Véronique Bury

Mise à jour : 2 Février 2026 (12h43)

Photos : © Justin Britton / FFA

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Des labours flamands au maillot tricolore

Moitié Français, moitié Belge, Antoine Senard, 26 ans, cultive avec joie sa bi-nationalité. S’il s’entraîne à Liège, où il a passé toute son enfance, il concourt depuis toujours avec la France sur la scène internationale. Après l’or et l’argent européen glanés en 2023 et 2024, il a remporté le 10 janvier l’argent aux Mondiaux de cross avec ses camarades de l’équipe de France de relais mixte, une discipline qu’il affectionne particulièrement. Rencontre avec un jeune homme attachant et discret mais au talent certain.

Vous avez terminé deuxièmes des derniers Mondiaux de cross au sein du relais mixte tricolore, avec pour votre part le meilleur chrono de cette journée. Racontez-nous…

Ça a été une course super palpitante ! Nous n’étions pas favoris, juste challengers, mais on était conscient du potentiel de notre équipe. Conscients aussi du niveau mondial des équipes alignées. Notre objectif était clair : gagner une médaille. Mais pour cela, il fallait que les planètes s’alignent et que chacun court à son meilleur niveau. Alexis (Miellet) a super bien lancé la course, et placé Sarah (Madeleine) dans le jeu directement. Elle aussi fait une course incroyable pour débouler en deuxième position. Je me rends alors assez vite compte que mon concurrent australien est devant moi, dans ma ligne de mire et que l’objectif est d’aller le chercher. C’était la position idéale. J’ai tenu la distance et à mi-course j’ai senti que je pouvais le reprendre, d’autant que je savais que j’avais un petit avantage au niveau technique sur les obstacles. Je fais d’ailleurs la différence sur les rondins de bois à 500 m de l’arrivée et même s’il s’accroche, j’arrive quand même à donner en tête à Agathe (Guillemot) grâce à une petite tactique que l’on avait mise en place aux Europe de cross. Derrière, elle fait preuve de beaucoup de lucidité pour ne pas tenter de lâcher Jessica Hull, qui est quand même médaillée olympique et recordwoman du 2000 m ! Elle se laisse rattraper mais tout en gérant. On a d’ailleurs cru un instant à l’exploit, tellement on était dans l’euphorie, mais la logique a été respectée. On termine deuxième mais on ne l’a pas du tout vécu comme une défaite. Bien au contraire, ça a été un très grand moment de joie.

Le cross et particulièrement le relais mixte vous réussissent particulièrement bien. Qu’est-ce qui vous plait dans cette discipline ?

Je pense que je suis un coureur de cross court. Ce qui me plait, c’est la distance. Cela correspond bien à mon profil. Mais ce qui est sympa avec le relais mixte, c’est que cela rajoute un côté ludique et fun à l’épreuve. Il y a une ambiance, un partage avec les autres coéquipiers. Aux Mondiaux, on était trois parmi les quatre relayeurs à avoir déjà été sacrés champions d’Europe à Bruxelles. Forcément, le fait de se retrouver tous ensemble nous a donné envie d’aller plus loin encore en titillant le gradin mondial. D’autant que l’on avait Agathe en renfort de choix cette année. On savait que l’on n’aurait pas tous les ans cette possibilité d’aligner une équipe avec un tel niveau, il fallait en profiter. Le podium était accessible mais il fallait vraiment que chacun soit dans sa meilleure forme. C’est ce que j’apprécie aussi en relais mixte, ton résultat passe forcément par le résultat de tes coéquipiers. On se stimule et on s’encourage les uns, les autres. Un peu comme ce que doivent vivre les relayeurs sur la piste avec le 4x400 ou le 4x100 m.

Revenons à vos débuts… Qu’est-ce qui vous a amené vers l’athlétisme ?

J’ai un parcours assez commun. J’ai commencé par le hand, puis j’ai touché à d’autres sports collectifs mais sans vraiment trouver ma vocation, ni y avoir un talent avéré. C’est finalement lors d’un stage multisports, quand j’avais 10 ans, qu’un éducateur m’a trouvé une certaine appétence pour les courses un peu plus longues. Je me souviens encore de la dernière journée de stage : j’avais battu plein de gars plus âgés que moi, et il avait alors conseillé à mes parents de m’inscrire dans un club d’athlé. C’est comme ça que j’ai rejoint le Seraing Athlétisme, à Liège, juste à côté de la maison. J’y ai fait un peu toutes les disciplines pendant quatre ou cinq ans et puis je me suis spécialisé dans le demi-fond, le 800 m et le 1500 m, car c’est là que j’étais le meilleur.

Vous êtes né à Liège et vous avez grandi en Belgique. Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir la France, la patrie de votre père, pour concourir au niveau international ?

Vers la fin de mes années de lycée, j’ai pris une licence un peu par hasard dans un club du Nord de la France, à Villeneuve d’Ascq. Mon père trouvait sympa l’idée d’aller se frotter à nos voisins au niveau de l’opposition et des compétitions. Assez rapidement, j’ai été repéré et invité en stage avec la Ligue. Puis Pascal Machat m’a inclus dans un collectif France en me disant : « C’est super tu vas partir en stage avec l’équipe de France ! » C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir au choix que je ferais. Et puis en 2017, quand la France a décidé d’envoyer des athlètes aux championnats du monde U20 de Nairobi (Kenya), ça a marqué une fracture entre mes deux nations. Pour moi, cela reflétait un état d’esprit, une façon de voir le haut niveau. La France mettait en place des choses dès les jeunes catégories, pas la Belgique. C’est ce qui m’a décidé à choisir la France. En Belgique, je n’avais jamais été sollicité que ce soit pour de grands championnats ou pour des stages de haut niveau, alors qu’en France, plein de choses se sont mises en place dès ma première année de licence. C’était valorisant. Quand tu es jeune et que tu commences à être performant, ce sont des choses qui comptent. Parce que tu mets des choses en place pour aller dans ce sens, tu fais des sacrifices, des concessions. C’est donc motivant d’avoir un encadrement au niveau fédéral qui va dans le même sens.

Un an plus tard, vous faites le choix d’aller vous entrainer aux États-Unis…

Je suis parti un an à Richmond dans le Kentucky, après le bac. Je voulais vivre l’expérience américaine. J’y ai d’ailleurs pris beaucoup de plaisir, c’était chouette, mais d’un point de vue sportif, je ne me voyais pas m’épanouir dans cet environnement. C’est pour cette raison que je suis finalement rentré en Europe pour rejoindre le pôle espoirs de Fontainebleau. Je savais qu’il y avait un bon entraîneur, de très bonnes infrastructures et un groupe de très haut niveau. J’y ai passé trois ans sous la tutelle de Thierry Choffin.

Pour finalement revenir en Belgique, où tout avait commencé…

Oui, je suis revenu en septembre 2022. J’avais l’impression d’avoir fait le tour à Fontainebleau et j’avais besoin de retrouver un cadre de vie à proximité de mes parents et de mes amis. Comme je savais qu’un groupe de haut niveau se montait et que j’avais la possibilité de l’intégrer, je n’ai pas hésité. Aujourd’hui je suis basé à Liège, où je vis, travaille et m’entraîne. Le groupe d’entrainement est installé à Waremme, une petite ville juste à côté. On ne dispose pas des meilleures infrastructures, ni des meilleures conditions d’entrainement, mais ce groupe regorge de talents et on est bien décidé malgré tout à performer au plus haut niveau mondial. J’ai des partenaires d’entrainements de qualité, avec notamment Ruben Querinjean (représentant du Luxembourg), qui a gagné la Diamond League de Bruxelles sur 3000 m steeple, et qui est mon principal partenaire d’entrainement. Il y a aussi des tas de jeunes qui poussent derrière nous. Je suis vraiment dans un environnement avec une très bonne dynamique.

Thomas Vandormael, votre actuel entraîneur, est aussi un ami de longue date…

Quand j’ai commencé l’athlétisme, il entrainait déjà des jeunes de mon âge. On s’est d’ailleurs rencontré sur des compétitions quand j’avais 12 ans. Comme je m’entendais bien avec ses athlètes, il m’avait proposé de partir en stage avec eux. Ça fait longtemps que l’on se connait, il a grandi en tant qu’entraîneur auprès de nous. Je n’avais donc aucun doute sur le fait que ça allait bien se passer avec lui. C’est une personne avec qui je peux communiquer en toute confiance.

À quoi ressemble votre quotidien aujourd’hui ?

J’ai fini mes études et je travaille dans l’informatique, coté commercial. Comme j’ai la chance d’avoir signé un contrat avec un équipementier, l’an passé, qui m’a permis de gagner un peu d’argent, et que j’ai trouvé un employeur très conciliant dans ma pratique, j’ai pu choisir de travailler à mi-temps cette année. Cela me permet de ne pas faire trop de concessions et de pouvoir m’entrainer comme j’en ai besoin.

Aujourd’hui vous courez dans vos deux pays. Vous êtes même double champion de Belgique et champion de France de cross court depuis 2025. Deux titres dans deux pays, c’est plutôt rare… Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

C’est rare et cela en désarçonne plus d’un. J’ai la double nationalité et j’ai fait le choix de représenter la France au niveau international en grand championnat. Mais je ne bafoue pas mes origines. Une part de moi est belge et je me sens donc légitime de concourir et de remporter des titres aux championnats de Belgique. Évidemment d’un point de vue concurrence, le titre de champion de France de l’an dernier avait plus de valeur à mes yeux, mais j’aime bien continuer à faire les deux. Cela me permet de faire des compétitions à un bon niveau, des répétitions aussi en conditions réelles et c’est très intéressant. L’année dernière, j’avais, par exemple, participé aux championnats de Belgique juste avant la sélection pour les Europe de cross et cela m’avait bien servi car c’était sur le même format de course. Et puis, il commence aussi à y avoir un niveau très intéressant en Belgique, que ce soit sur le cross ou le 1500 m, donc c’est toujours bien de pouvoir y participer.

Quels sont vos aspirations aujourd’hui ?

Au départ, mes objectifs étaient européens mais cette deuxième place mondiale en cross, cela change les perspectives. Comme l’a verbalisé Agathe (Guillemot) aux Mondiaux, je pense que Jimmy Gressier a ouvert des portes et nous a montré que c’était possible de performer au plus haut niveau mondial, même sur nos disciplines qui sont historiquement dominées par les Africains. Aujourd’hui, mon objectif est donc de me qualifier en grands championnats, mais aussi d’y aller pour performer. Mon rêve depuis toujours, ce sont les Jeux de Los Angeles. C’est encore loin d’être acquis et loin d’être fait, mais je me donne les moyens de pouvoir y prétendre.

Sur quelles distances vous y projetez-vous justement ?

C’est la grande question ! Jusqu’à il y a peu, j’aurais parié sur le 1500 m. Mais mes résultats en cross laissent peut-être penser à une autre distance et j’ai peur de me mouiller en annonçant des choses qui n’aboutiront pas. Disons que je ne m’interdis pas de penser, peut-être, à une distance supérieure. Je suis un coureur qui peut être très performant sur 3000 m sauf que ce n’est malheureusement pas une distance olympique. Il faut donc trouver une distance qui s’en rapproche…

Le 3000 m steeple ?

(Il rit) Je ne sais pas. Je ne peux pas dire. Je trouverais ça audacieux d’annoncer que je vais me qualifier sur 3000 m steeple alors que je n’en ai pas fait un seul dans ma carrière ! Mais c’est vrai qu’avec mes aptitudes et mon profil, il serait peut-être intéressant d’aller se tester sur cette distance un jour.

C’est ce que vous comptez faire cette année ?

Non, ce n’est pas prévu. On a choisi de continuer à progresser sur 1500 m car je pense que j’ai encore quelques secondes à aller chercher sur cette distance. Ce sera donc l’objectif de cet été avec les Europe en point de mire. Et pour cet hiver, j’ai prévu de faire une saison en salle avec quelques 3000 m et, bien évidemment, je ferai aussi les France de cross en mars, où je remettrai mon titre en jeu tout en aidant mon club à aller chercher une médaille collective.