Fédération / Athlétisme Magazine
16 Décembre 2025 - Par Florian Gaudin-Winer
Mise à jour : 18 Décembre 2025 (15h19)
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Avant d’entrer sur la piste ou de partir à l’assaut des sentiers, les Bleus passent souvent plusieurs jours à l’hôtel. Ils y dorment, mangent, patientent, en partageant la plupart du temps leur chambre avec un coéquipier. De cette promiscuité au cours de ce temps suspendu naissent des rencontres marquantes et même des amitiés. Illustration avec le récit du coup de foudre amical entre Hilary Kpatcha et Nawal Meniker, survenu à l’hôtel des Bleus lors des championnats d’Europe par équipes à Chorzow (Pologne) en 2023. Deux sauteuses aux parcours tortueux, qui revendiquent leur indépendance tout en se soutenant.
Leur histoire a commencé par un coup de gueule, fin juin 2023. Signé Romain Barras, pourtant pas du genre à élever facilement la voix. Nous sommes à Chorzow en Silésie, au sud-ouest de la Pologne, et, après la deuxième journée de compétition des championnats d’Europe par équipes, les Bleus occupent la neuvième place du classement général provisoire, bien loin de leurs ambitions initiales de podium. Celui qui, à l’époque, est directeur de la haute performance à la direction technique nationale, convoque le samedi soir ses troupes pour, au-delà des résultats, pointer l’attitude nonchalante d’une partie des athlètes. Le diner avalé, Hilary Kpatcha propose à Nawal Meniker une petite promenade nocturne. Les deux sauteuses, dont les concours de longueur et de hauteur sont programmés le dimanche, ont besoin de débriefer. « On s’est raconté nos histoires et comment on voyait les choses, raconte la première nommée. On s’est rendu compte qu’on partageait la même vision de la performance. Bien sûr qu’on était là pour gagner, après tout ce qu’on avait traversé, et pas juste pour participer ou s’amuser. » Le dimanche, les Bleus relèvent la tête grâce à trois victoires, les seules du week-end. Dont celles d’Hilary Kpatcha et Nawal Meniker, avec des sauts respectifs à 6,75 m et 1,92 m. « On s’est retrouvé dans le bus pour rentrer à l’hôtel et on était trop fières », se souvient la quatrième de la longueur des derniers Mondiaux.
La veille, le duo avait eu une idée pour le moins originale, mais finalement abandonnée : débarquer sur la piste en peignoir blanc, à la manière de boxeuses avant leur entrée sur le ring, pour dévoiler leur tenue d’athlète face caméra. « On avait trop envie de marquer le coup et on voulait faire une arrivée de ‘’ouf’’, mais on s’est dit qu’on allait se faire insulter si on se loupait, donc on est restées tranquilles », se marre Hilary. Le symbole, en tout cas, leur allait plutôt bien. Celui de deux battantes aux parcours accidentés. Elles ont chacune brillé dans les catégories jeunes - des médailles d’argent aux J.O. de la Jeunesse en 2014 et aux Europe U20 en 2015 pour Meniker, du bronze aux Mondiaux U20 en 2016 et de l’or aux Europe U23 en 2019 pour Kpatcha. Avant de connaitre des blessures - quatre fissures du tendon rotulien pour la première, avec une interminable traversée du désert de cinq ans à la clé, une rupture du ligament croisé du genou gauche et du ligament du péroné en 2021 pour la seconde. Puis un retour au plus haut niveau et de nouveaux caps passés à force de travail, même si la spécialiste de la hauteur a encore subi un terrible coup d’arrêt en février 2025, sous la forme d’une rupture du tendon d’Achille au pied gauche, celui de sa jambe d’appel.
Depuis ce début d’été 2023, lors duquel elles se sont découvert de nombreux points communs, elles ne se quittent plus. « Un lien fort s’est créé, je trouve ça génial, s’enthousiasme la cinquième meilleure performeuse française de tous les temps à la hauteur (1,95 m). On a le même mode de vie. On se comprend, on sait à quelle heure on doit aller dormir et comment fonctionne l’autre. Hilary se réveille très tôt, moi plus tard, mais on est ok là-dessus. On s’attend pour aller manger, on va ensemble au médical. En fait, on est un peu Tic et Tac. On parle beaucoup de santé mentale, de psychologie, d’alimentation. On se lance aussi dans des débats. Ça va assez loin dans le développement personnel. »
Une profondeur des échanges qui n’est pas pour déplaire à sa camarade : « Tu prends encore plus conscience de l’instant présent et de la chance que tu as d’être en grand championnat. Et puis, ça permet de relativiser en se rappelant que même si on fait partie des meilleures mondiales, on est aussi des êtres humains en développement, avec nos vulnérabilités. Il y a aussi des phases où on est chacune dans notre bulle. J’ai comme l’impression d’être avec ma sœur. Il peut y avoir de longs silences et tu es bien. Avec Nawal, on ne se laisse pas abattre. On se retrouve sur certaines valeurs, notre indépendance, notre manière de gérer une carrière, notre vision de la sororité et de comment on peut s’entraider. »
Comme lors de ces semaines qui ont suivi les Jeux olympiques de Paris 2024, où elles se retrouvent toutes les deux sans entraîneur et dans l’inconnu. Plutôt que de se morfondre chacune de leur côté, elles décident, sur un coup de tête, de partir ensemble au Maroc. « C’était assez dingue d’être dans la même situation, se remémore Hilary Kpatcha, qui a depuis rebondi en devenant, en mai dernier, la deuxième Tricolore de l’histoire à dépasser la barrière des sept mètres (7,02 m). Dans le chaos, on a essayé de se mettre en mouvement en partant en vacances, tout en essayant de réfléchir à comment on pouvait s’en sortir. On était dans le mal toutes les deux, et on a vu qu’on pouvait se soutenir dans des moments vraiment difficiles. »
Paradoxe de la vie d’athlète, les deux sauteuses, si elles ne comptent plus les chambres partagées en Ligue de diamant, n’ont jamais été ‘’roomate’’ sous le maillot de l’équipe de France. La faute au programme des grandes compétitions, aux blessures, et même au Covid. Mais si les dieux de l’athlé le veulent bien, la chambre Kpatcha-Meniker est déjà réservée à Birmingham début août 2026, pour les championnats d’Europe.