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Ilionis Guillaume : La quête des siens en Haïti

1 Avril 2026 - Par Florian Gaudin-Winer

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Ilionis Guillaume : La quête des siens en Haïti

C’est une donnée étonnante qui a pris de l’ampleur, peu à peu?: le nombre d’athlètes de l’équipe de France nés en Haïti augmente, d’année en année. Derrière les chiffres et les explications, ce sont surtout des parcours humains, parfois à peine croyables, qui ont mené des gamins - souvent adoptés - à porter le maillot bleu. Comme celui de la triple sauteuse Ilionis Guillaume, médaillée de bronze européenne en 2024, qui a cherché pendant de longues années sa famille biologique haïtienne, depuis la France. Avec réussite et l’envie, aujourd’hui, de mettre en valeur son pays de naissance.

Mon arrivée en France

J’ai été adoptée entre 4 ans et demi et 5 ans. Je ne me souviens pas de mon arrivée en France. Mais d’après ma mère adoptive, il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter cette nouvelle vie à Fabrègues (à 15 km au sud-ouest de Montpellier, NDLR). C’était normal : j’avais perdu mes repères, je me retrouvais dans un pays où les gens se comportaient différemment, où la météo n’était pas la même. Il y a beaucoup de différences entre les cultures haïtienne et française. À cet âge-là, on est déjà ancré, on a conscience de son environnement, et ça n’est pas quelque chose qui peut être effacé comme ça. Tout parent qui souhaite adopter doit le savoir : un enfant, même petit, a sa propre histoire, sa personnalité, son bagage. Il est déjà quelqu’un. Pendant longtemps, j’en ai voulu à ma famille adoptive, à ma famille biologique aussi, d’ailleurs. Puis j’ai commencé à comprendre plus ou moins certaines choses et, aujourd’hui, ça va très bien entre nous.

La recherche de mon identité

Mon intérêt pour Haïti s’est manifesté très tôt, d’après mes parents adoptifs. À la sortie du collège, il paraît que je fouillais dans les papiers administratifs, à la recherche de traces pour retrouver ma famille biologique. Ça a duré longtemps. Et puis il y a eu le séisme du 12 janvier 2010, la veille de l’anniversaire de mes 16 ans. À la télé, on annonçait qu’il y avait des milliers de morts. Tout était gris, les gens pleuraient. Ça m’a choquée et attristée. Je me suis dit : “est-ce que je vais retrouver ma famille ? Peut-être que tout est fini…’’ L’athlétisme a été une façon de m’échapper de ce que je vivais, de toutes ces questions auxquelles je n’avais pas de réponses. C’était une bouffée d’air frais.

Dans mon dossier d’adoption, il y avait mon prénom et mon nom, ainsi que ceux de la dame qui s’occupait de moi à l’orphelinat avant mon adoption. J’ai envoyé des messages sur Facebook à tous ceux qui avaient le même patronyme que moi et habitaient à Port-au-Prince, ainsi qu’à toutes celles qui avaient le même nom de famille que cette personne. C’est elle qui m’a répondu en premier, après plusieurs années de recherche, et qui m’a mis en contact avec ma grande sœur. On a d’abord échangé sur Facebook, puis sur Whatsapp. Je me suis rendu compte qu’à chaque fois que je trouvais une réponse, de nouvelles questions se posaient. J’étais super contente d’avoir retrouvé ma famille, d’apprendre que j’avais deux petites sœurs, deux grands frères et une grande sœur, et de savoir qu’ils étaient vivants tout comme mes parents. Mais j’ai aussi découvert qu’ils vivaient dans la pauvreté. Il a fallu que j’apprenne à ne pas m’en vouloir, moi qui vivais en France et pour qui tout allait bien.

Les retrouvailles avec ma famille

Aller en Haïti est devenu un besoin vital. Il fallait que je me reconnecte à ma famille, ma culture, mon pays. Je n’en pouvais plus de me dire qu’il fallait que j’attende le bon moment, même si je lisais sur internet qu’il était déconseillé d’y voyager, que c’était très dangereux. J’ai pris des billets pour passer un mois sur place à l’été 2021, je n’ai prévenu que deux amis très proches. Deux semaines avant mon départ, le président du pays (Jovenel Moïse, ndlr) a été assassiné. J’ai hésité, mais je suis quand même partie. Quand l’avion a atterri à Port-au-Prince et que le commandant de bord a lancé : “Bienvenue à Haïti”, je me suis mise à pleurer. Je me demandais si j’allais reconnaitre ma famille. J’ai su directement que c’étaient eux. Mes petites sœurs et mes grands frères m’ont sauté dessus. Un truc de fou. C’était inné et très fort.

Les deux premières semaines, j’étais dans l’euphorie. Des goûts et des odeurs me revenaient. Ma mère nous faisait des jus naturels tous les matins : de tamarin, de corossol. Mes pupilles se dilataient, c’était trop bon. Elle m’a dit que j’en raffolais quand j’étais toute petite. Je me suis rendu compte que j’avais les mêmes traits de caractère que mon grand frère, la même folie, alors qu’on n’a pas grandi ensemble. Ça m’a fait tellement de bien. Il y a eu aussi des moments de descente. Je me suis rendu compte de ce qu’était la vraie force, quand on est dans une situation de survie comme eux. J’avais parfois besoin d’aller pleurer, alors je me cachais.

L’image d’Haïti

Je suis retournée en Haïti en novembre dernier. Je demandais souvent à mes parents si je pouvais venir, compte-tenu de la situation sociale et politique. J’avais de nouveau peur. Je pense que les médias, surtout occidentaux, ont tendance à généraliser à tout le pays les problèmes de sécurité qui peuvent exister dans certaines zones. Ça me tient énormément à cœur de montrer ses bons côtés, notamment à travers mes réseaux sociaux. C’est une nation avec une histoire lourde mais aussi magnifique. On se doit en tant qu’Haïtien, noir, et plus largement être humain, de savoir qu’il s’agit du premier peuple noir à s’être battu et surtout à avoir gagné, grâce à une révolte d’esclaves. Haïti a été la première des républiques noires indépendantes. C’est une fierté ! Je sens qu’on entre actuellement dans une nouvelle ère, où le monde entier commence à être mieux informé de la richesse culturelle haïtienne, notamment à travers le compas (un genre musical inventé par le saxophoniste et guitariste haïtien Nemours Jean-Baptiste, au milieu des années 1950, NDLR), mais aussi grâce à sa spiritualité.

Mon engagement

Un de mes frères a réussi à s’installer aux États-Unis, grâce au programme d’immigration relancé par Joe Biden (auquel Donald Trump a depuis mis fin, NDLR). Pour les autres, le combat pour vivre continue. Je tente de faire venir un membre de ma famille en France, mais c’est compliqué avec les problématiques de visa. Lors des Jeux olympiques à Paris, ma famille adoptive était là. Je la regardais dans le stade, en me disant que j’aurais tellement aimé que ma famille biologique puisse être à leurs côtés. Aujourd’hui, je veux à la fois porter haut les couleurs de la France et d’Haïti. J’aimerais avoir l’opportunité de retourner au moins une fois par an là-bas. J’ai de plus en plus envie d’en parler, pour que mon histoire inspire et permette de montrer le pays sous un autre jour.