Fédération / Athlétisme Magazine
26 Mars 2026 - Par Guillaume Willecoq
Photos : © Baptiste Daniel / CaptureMySport
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Ses tonitruants 7’’43 lors des championnats de France à Val-de-Reuil ont valu à Jared Ejiasian la meilleure performance mondiale U18 de tous les temps sur 60 m haies, devant ses aînés Ladji Doucouré et Sasha Zhoya. Découverte d’un athlète qui aspire à représenter la France au plus haut niveau.
Un grand sourire, quelques accolades avec les autres concurrents, un geste en direction de ses proches, mais pas non plus d’effusions débordantes qui traduiraient une meilleure performance mondiale de tous les temps. Ce 21 février, Jared Ejiasian venait pourtant de boucler la finale du 60 m haies des championnats de France U18 à Val-de-Reuil en 7’’43, améliorant de cinq centièmes la marque de référence mondiale U18, jusque-là détenue conjointement par Ladji Doucouré et Sasha Zhoya en 7’’48. Pour autant, le hurdler de l’AC Nord Val-d’Oise ne s’est pas emparé du record hexagonal. Car, né au Nigéria et arrivé dans le Val-d’Oise à l’âge d’un an, il ne possède pas encore la nationalité française, le pays qu’il souhaite représenter en compétitions internationales et auprès duquel il a effectué une demande de naturalisation.
Pas de titre national, donc, au bout de ces 7’’43, pas plus qu’à Saint-Étienne l’été dernier, quand il avait coupé en première position la ligne d’arrivée du 110 m haies des France. Mais si Jared n’a pas sourcillé à la vue de son chrono, c’est d’abord et avant tout parce que « j’ai beaucoup travaillé pour ça. Je savais qu’il était réalisable. Cela faisait partie de mes objectifs de la saison », livre-t-il d’une voix égale, très posée. De quoi faire sourire Benjamin Courbot, son entraîneur côté haies à Amiens, où il travaille également avec Erwan Mouaddib pour le sprint et la longueur. « On ne lui avait pas parlé de ce record, pour ne pas lui ajouter du stress. L’objectif fixé était juste la victoire. C’est seulement après la course qu’il m’a dit qu’il sentait avoir 7’’40 dans les jambes, mais il avait gardé ça pour lui afin de ne pas se mettre de pression. Il a bien géré son truc. »
Le trio travaille ensemble depuis l’été 2024, quand Jared est arrivé à Amiens pour y intégrer un lycée en sport-études. Le grand saut pour un adolescent ayant découvert l’athlétisme à l’école primaire, « au départ pour faire comme mon grand frère et ma grande sœur, qui étaient en section sportive au collège. Je les suivais le mercredi. » Eux ont par la suite arrêté, Jared a continué… et progressé. Il a trouvé sa passion : « J’ai fait une année de futsal mais je n’aimais pas, alors que l’athlé me plaisait. Et puis je voyais que j’étais plutôt bon et ça me donnait encore plus envie de repousser mes limites et voir jusqu’où j’étais capable d’aller. » La fin du collège sonnant, le « game » UNSS plié (plusieurs meilleures marques nationales sur 200 m haies notamment), « c’est mon coach à Beaumont-sur-Oise, Michel Corneille, qui m’a conseillé Amiens, en me disant que j’y trouverais les coaches pour progresser dans mes disciplines. »
Car entre les haies et la longueur, Jared a choisi de ne pas choisir. « J’aime les deux et j’ai envie de les pratiquer en parallèle le plus longtemps possible », explique celui qui est déjà retombé à 7,46 m dans le bac à sable l’été dernier. « Plein de qualités se rejoignent entre les haies et la longueur, que ce soit dans le rythme ou le placement. Ce n’est donc qu’une question d’organisation et de planning », souligne Erwan Mouaddib.
À Amiens, on a bien conscience du diamant récupéré au stade Urbain-Wallet : « Il arrive avec des références en UNSS. Et puis on le voit tout de suite sur la piste, il va plus vite que tous ceux qui s’entraînent depuis plus longtemps que lui, souffle Benjamin Courbot. Il a des qualités de pied extraordinaires. Quand on regarde sa course aux France, les deux premiers intervalles ne sont pas vraiment terribles. Mais une fois lancé, sa fréquence est énorme. Il a aussi une intelligence motrice rare, il intègre et reproduit tout de suite. » Erwan Mouaddib confirme : « C’est un gamin qui cumule force et vitesse. Il est naturellement rapide et puissant, avec de grosses qualités d’impulsion. En outre, il assimile vite les infos et les changements, ce qui n’est pas forcément évident chez les jeunes. Et puis il est très facile à vivre à l’entraînement, très à l’écoute, investi, appliqué. C’est une force tranquille. »
L’élève a la tête sur les épaules, aussi : « J’ai l’échéance du Bac de français cette année. Ensuite, j’aimerais faire des études pour être architecte d’intérieur. Ça m’intéresse beaucoup depuis que je suis tout petit. On commence à regarder les filières avec mon professeur principal. » D’ici là, l’athlétisme aura peut-être pris encore plus de place dans sa vie : « J’aimerais percer sur la scène internationale. Mais je ne suis pas du genre à m’enflammer. J’ai conscience que ce que je fais actuellement est prometteur, mais l’important est d’être bon chez les seniors dans quelques années. » S’il a toujours beaucoup regardé d’athlé en général et de haies en particulier - « sans avoir de modèle, même si j’aimais bien voir courir Pascal Martinot-Lagarde » - son regard se pose maintenant sur une échéance précise en 2026 : « J’aimerais participer aux Jeux olympiques de la Jeunesse en fin d’année (à Dakar début novembre, ndlr) et y viser le titre. » Ce serait doublement bon signe, puisque cela signifierait que son passeport français est entre-temps arrivé.