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Jean-Louis Esnault, le chercheur d’or

24 Février 2026 - Par Véronique Bury

Mise à jour : 24 Février 2026 (08h54)

Photos : © Gwendal Hamon / Capture My Sport

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Jean-Louis Esnault, le chercheur d’or

À 86 ans, Jean-Louis Esnault est toujours le même insatiable. Depuis son premier titre de champion de France masters du marathon, à 51 ans, il n’a pas arrêté de cumuler médailles et records, sur route comme sur piste. Cette année, il ambitionne de battre tous les records de France du 60 m au marathon, tout en visant six nouvelles breloques aux championnats d’Europe indoor en Pologne fin mars. Rencontre avec un retraité inusable.

L’année dernière, vous avez battu six records du monde dans la catégorie M85 : quatre en indoor sur 400 m, 800 m, 1500 m et 3000 m, et deux en plein air sur 800 m et 3000 m. Êtes-vous capable de nous dire à combien vous en êtes, au total ?

En fait, je n’en ai pas battu tant que ça, des records du monde ! Et il y en a beaucoup qui ont déjà été rebattus depuis. Le premier, j’avais 71 ans, c’était sur 1500 m et j’avais couru en 5’03’’, si je me souviens bien. Ensuite, j’ai battu effectivement plusieurs fois le record du monde du 1500 m et du 3000 m en indoor et en plein air, celui du 2000 m steeple aussi. Je pense que je devais être à six records du monde avant ceux battus en 2025, ce qui fait une douzaine de records du monde au total. En revanche, je suis bien incapable de dire combien de fois j’ai battu les records d’Europe et de France. J’ai arrêté de compter depuis longtemps ! J’en ai pas mal qui n’ont encore été améliorés, comme mes records M75 sur 1500 m et 3000 m indoor, qui tiennent depuis dix ans. Après, il faut aussi souligner que dans ma nouvelle catégorie, M85, les records ne sont pas très brillants. C’est plutôt facile de les améliorer et ce sera d’ailleurs mon objectif cette année : battre tous les records de France du 60 m au marathon, y compris sur les haies et barrières.

C’était aussi votre quinzième participation à des Mondiaux masters. Qu’est-ce qui vous a motivé à revenir sur la piste en 2011, à 71 ans, alors que vous étiez un spécialiste de la course sur route ?

Le hasard. J’avais arrêté la piste à 55 ans pour faire du hors stade, mais un jour, on m’a demandé d’emmener des jeunes de mon club pour une compétition sur piste à Eaubonne. Tant qu’à y aller, je me suis décidé à y participer, et je me suis inscrit comme ça, sur un coup de tête, sur le 1500 m. J’avais 70 ans. J’ai couru en 5’13’’, sans aucune préparation, et cela m’a donné envie de m’y remettre. Cela faisait quinze ans que je n’avais pas fait de piste mais, en y revenant, j’ai vu que je pouvais aussi y faire des choses (il raflait tous les titres et records masters sur route depuis quinze ans). Et comme je n’avais pas trop de concurrence en France, je me suis dirigé vers les compétitions internationales et j’y ai pris aussi beaucoup de plaisir. Il faut dire que lorsqu'on bat des records, que l’on fait des podiums et que l’on voyage avec d’autres athlètes masters, c’est motivant.

Revenons à votre histoire avec l’athlétisme : vous souvenez-vous de vos premières courses, de votre première licence ?

J’ai découvert l’athlétisme à l’école, vers 10-12 ans. Je faisais essentiellement des cross, j’ai même été champion départemental minimes. Mais à l’époque, j’étais surtout multisport, je faisais aussi du basket, du tennis et avec les scouts nautiques, je descendais les fleuves en kayak. Je n’ai pris une licence dans un club d’athlétisme que bien plus tard, à 16 ans, lorsque je me suis retrouvé en internat au lycée de Chartres. Un prof de sport m’avait repéré et proposé de le rejoindre dans son club. C’est comme ça que tout a commencé.

Qu’est-ce qui vous a motivé à continuer ?

Je pense qu’une fois que l’on est dans l’engrenage, si on a un peu de qualités, on continue. Si je n’avais pas été un peu doué, je n’aurais peut-être pas continué. Car je ne courais pas que pour le plaisir, la performance aussi m’intéressait. J’ai d’ailleurs fait partie du top 10 universitaire en juniors et en seniors en cross. Mais malheureusement, je n’étais pas assez doué génétiquement pour faire partie de l’équipe de France. Je n’avais pas non plus l’entraînement qu’il aurait fallu. Je vivais parfois très loin des clubs où j’étais licencié, à plus de 100 km, et je m’entrainais donc le plus souvent seul de mon côté, et un peu au feeling, sans véritable encadrement. Ce n’est qu’à partir de 43 ans, lorsque je me suis retrouvé en région parisienne pour le travail, que j’ai commencé à avoir un entraînement plus rationnel.

Quel était votre métier ?

J’ai commencé comme ingénieur dans le bois et le papier, puis j’ai travaillé en bureau d’étude pour du chauffage urbain, et j’ai continué dans l’énergie et l’environnement. Pendant tout ce temps, je n’ai jamais vraiment arrêté de courir, même s’il y a eu des cycles où je me suis beaucoup moins entrainé, notamment entre 25 ans et 30 ans. Je participais alors juste à quelques cross, mais ce n’était pas très brillant. Et puis, à 31 ans, j’ai eu un grave accident de voiture et j’ai dû subir plusieurs opérations. Ça m’a mis à l’arrêt pendant deux ans.

Qu’est-ce qui vous a incité à vous y remettre plus assidument ?

À 40 ans, je me suis inscrit à mon premier marathon, que j’ai couru sans aucune préparation. Et ça a été une catastrophe ! Je suis passé au semi en 1h15’ mais j’ai terminé en 3h34’ en marchant les sept derniers kilomètres, tellement j’avais de crampes. C’était lamentable ! C’est ce qui m’a motivé à rejoindre le club de Saint-Quentin-en-Yvelines afin de m’entrainer plus sérieusement. Je voulais m’améliorer sur cette distance. Derrière, j’ai couru en 3h13’, 2h49’, 2h44’ et j’ai fini avec un record en 2h34’07’’. Un chrono que j’ai réalisé trois semaines seulement après un autre marathon, couru en 2h34’08’’. Je devais avoir 44 ou 45 ans.

Le bel âge…

Oui, c’est à ce moment que j’ai aussi réalisé mes meilleures performances sur piste. Ce qui me laisse penser que j’aurais pu faire beaucoup mieux plus jeune si je m’étais entrainé plus sérieusement.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous y mettre sérieusement si tard ?

C’est toujours pareil, on fait un premier marathon et on se dit : « plus jamais ça ! » Mais finalement on y revient, on recommence, et de fil en aiguille, on se met des objectifs et on s’y tient. Moi, j’ai voulu avoir le titre de champion de France sur marathon, que j’ai décroché à 51 ans. Et après, j’ai eu envie de participer à des marathons à l’étranger pour voyager et c’est devenu une vraie passion. Je pense que le fait d’être en club, avec de vrais objectifs alors que ce n’était pas le cas avant, y a aussi beaucoup contribué.

Quel était votre volume d’entraînement à l’époque ?

Je m’entrainais cinq fois par semaine. Mais au départ, j’y allais le soir, entre 21h et 23h, car il y avait le travail et la famille. Mes trois enfants étaient encore jeunes et ce n’étaient pas des conditions idéales pour faire des performances. Il y a dix ans, je faisais encore quatre entraînements par semaine.

Et aujourd’hui, à 85 ans ?

Je suis passé à trois entraînements hebdomadaires, car il faut quand même s’économiser ! J’ai aussi réduit les distances car je fais plus de qualités pour les courses sur piste. Mais je compte quand même repasser à quatre séances par semaine pour la route, car je me rends compte que mes 25 km hebdomadaires actuels ne seront pas suffisants si je veux recourir un marathon. Je pense que je vais aussi arrêter la piste et les petites distances, fin juin. Car cela risque de devenir trop violent pour moi d’un point de vue musculaire et cardiaque. Je ne ferai plus que de la route, mais je ne sais pas si cela reviendra. C’est le gros point d’interrogation, car mon dernier marathon remonte à trois ans. Depuis trois ans, je souffre d’une aponévrosite plantaire et dès que je dépasse les 15-20 km, la douleur a tendance à revenir.

Vous êtes toujours licencié à l’EA Saint Quentin-en Yvelines. Que vous apporte ce club et que lui apportez-vous ?

De la motivation et de la convivialité ! Je m’entraine actuellement avec un groupe hors stade dans lequel il y a tous les âges, de 30 à 70 ans, et tous les niveaux. Cela m’aide à rester motivé, surtout quand les séances sont un peu plus dures. Mais je ne suis pas un simple consommateur coureur. Pendant plus de quinze ans, j’ai aussi été dirigeant de l’Entente Athlétique et j’y suis toujours bénévole. J’en suis même à ma 30e année en tant qu’officiel régional hors stade.

Vous avez près de 70 ans de licence, quel regard portez-vous sur l’évolution de l’athlétisme et de la course à pied en France ?

Il y a eu un gros développement de masse sur ces dernières années ! Et de plus en plus de personnes pratiquent aujourd’hui juste pour le plaisir, sans objectif compétitif. Ils font un marathon mais seulement pour le finir, de ce fait, je trouve que le niveau global a énormément baissé. Il y a quarante ans, avec mes 2h34’, je terminais 92e des championnats de France de marathon, alors qu’il n’y avait à l’époque que des seniors masculins. Aujourd’hui, avec le même chrono, je finirais dans le Top 20 au scratch ! La densité n’est vraiment plus la même. Après, à haut niveau, il y a une concurrence énorme et pour être champion, il faut vraiment pouvoir s’y consacrer à 200 %. Pour le reste, cela devient très compliqué de s’inscrire à des compétitions, même quand on est licencié. C’est dingue tellement il y a de gens ! En novembre dernier, je n’ai même pas pu faire les 10 km des Yvelines car c’était complet au moment où j’ai voulu m’inscrire. Il aurait fallu que je le prévois six mois plus tôt ! Sur les courses, aussi, c’est moins agréable, les meilleurs passent leur temps à slalomer. Il faut vraiment bien choisir ses courses…

Et votre médecin, que pense-t-il de votre parcours sportif atypique ?

Je n’ai plus de médecin traitant. Trop âgé, il faut que je m’en trouve un nouveau, mais mon médecin du sport est athlète lui aussi, et il est un peu émerveillé par mes résultats. J’ai eu des petites alertes cardiaques et, à 47 ans, je n’avais pas pu avoir de certificat médical à cause d’un électrocardiogramme défaillant. A priori, ce n’était rien, juste des douleurs intercostales dues au stress. C’est pour cette raison que j’ai continué à faire des électrocardiogrammes tous les trois ans. Aujourd’hui, je fais un bilan tous les ans avec mon médecin, et à chaque fois c’est bon. Il me donne son feu vert !

Quel est votre secret ?

Je ne pense pas avoir de secret, si ce n’est de faire du sport ! Contrairement à mon père, qui est mort à 71 ans d’un infarctus, je me bouge et je ne suis pas en surpoids. Mon poids de forme - entre 63 et 65 kg - n’a d’ailleurs pas bougé depuis quarante ans, grâce à l’entrainement. Après, je fais quand même un peu attention à la nourriture car j’ai tendance à faire du cholestérol, mais j’évite juste les matières grasses sans m’interdire quoi que ce soit. Je m’autorise même quelques excès parfois. En revanche, je me fixe des objectifs sportifs et je m’y tiens. C’est peut-être ça le secret ? Sans objectif, je pense que je me laisserais peut-être aller. Alors que là, je programme ma saison sur toute l’année.

Et au niveau de l’entraînement, avez-vous des conseils pour durer ?

Je pense qu’il est important de bien se connaitre afin de bien doser son entraînement, en s’écoutant. La plupart des gens font des erreurs d’allures ou s’entraînent trop alors qu’il ne faut pas faire trop d’entrainements intensifs, ni trop de kilomètres. Moi, mon objectif a toujours été de conserver ma vitesse de base le plus longtemps possible. J’ai également veillé à toujours bien économiser mes articulations, car j’ai un point faible : mon tendon d’Achille. Il y a six ans, j’ai même pensé que ce ne serait plus possible de courir car les ondes de chocs n’étaient plus bénéfiques. Mais on a fait une injection de plaquettes de plasma (PRP) dans le tendon et ça a fonctionné. Depuis je n’ai plus de douleurs et je suis tranquille avec ça, mais je continue quand même à privilégier les terrains souples au bitume.

Comment envisagez-vous la suite, à 86 ans ?

Mon objectif est de refaire un marathon et de battre tous les records de France de ma catégorie cette année. Je compte aussi participer fin mars aux Europe indoor en Pologne. Ce sera d’ailleurs sans doute ma dernière compétition internationale sur piste. Ensuite, j’espère réussir à aller aussi aux championnats du monde du marathon, à Zagreb, pour y faire moins de 4h15’. Actuellement, j’en suis à 94 podiums internationaux, avec 38 titres mondiaux et 29 européens. Mon rêve serait d’atteindre les 100 médailles avant d’arrêter progressivement. Il ne m’en reste plus que six à décrocher…