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Equipe de France / Interview

Jimmy Gressier : « J’ai peut-être saisi la chance de ma vie »

15 Septembre 2025 - Par Etienne Nappey

Mise à jour : 15 Septembre 2025 (07h34)

Photos : © P. Millereau - S. Kempinaire / KMSP

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Jimmy Gressier : « J’ai peut-être saisi la chance de ma vie »

Le tout frais champion du monde est presque aussi talentueux pour raconter son histoire que pour boucler la dernière ligne droite d’un 10 000 m. Après son incroyable victoire surprise en 28’55’’77 à Tokyo dimanche, il a enchaîné les interviews pendant plusieurs dizaines de minutes pour la presse française et étrangère. Evoquant une multitude de sujets avec volubilité, de son enfance à Boulogne-sur-Mer à cette dernière ligne droite complètement folle, en passant par ses récents progrès au niveau du finish.

Racontez-nous ce que vous ressentez…

A la fin de la course, je me suis dit que j’étais champion du monde. Je réalise sans trop réaliser. Les émotions qui me concernent sont parfois difficiles à sortir. Je pleure plus quand je regarde The Voice et des gamins chanter à la télévision qu’en étant champion du monde, parce que je suis dans l’action. Dans ces cas-là, tu fais juste ton job. Bon, là, ce n’est pas tous les jours qu’on est champion du monde. On pourrait refaire la course, je finirais peut-être sixième ou septième. Mais la médaille est autour de mon cou, on ne me l’enlèvera plus. Mes premières pensées vont à ma famille, ma copine, mon coach Adrien Taouji, mon staff, mon premier entraîneur, Arnaud Dinielle, et tous ceux qui ne m’ont pas lâché et m’ont toujours accompagné. Vous me connaissez depuis que je suis gamin, et cela fait plaisir d’obtenir un tel résultat en ayant gardé ma ligne de conduite : toujours travailler.

Vous aviez gagné le 3000 m de la finale de la Diamond League, c’était déjà énorme. De là à vous imaginer champion du monde trois semaines plus tard…

Beaucoup de copains m’ont dit que j’avais une cote à 80, c’est pas beau de ne pas croire en moi à ce point-là ! (rires) Le 3000 m de Zurich m’a donné beaucoup d’espérance. Cela fait peut-être quatre ou cinq ans qu’à l’entraînement, je sais finir vite. On a changé pas mal de choses avec Adrien pour arriver beaucoup moins cramé sur les courses importantes. A l’époque, il me disait déjà que je pouvais suivre les meilleurs Africains, mais je n’y arrivais pas parce que j’en faisais trop à l’entraînement, en voulant arriver avec trop de confiance. Aujourd’hui, je me contrôle beaucoup plus, c’est aussi la maturité qui donne ce résultat. J’aime beaucoup la phrase de Bob Tahri, avec les trois T : talent, travail, temps. Aujourd’hui, elle s’applique bien.

En son temps, Bob Tahri est allé chercher des médailles sur une distance qu’on croyait réservée aux Kenyans. Aujourd’hui, vous êtes champion du monde d’une épreuve qu’on croyait inaccessible aux Français…

Beaucoup de personnes ont dit que c’était impossible. Moi, j’y ai toujours cru, même si on passe par des moments où on se prend des claques. Je me rappelle de Budapest, il y a deux ans, où j’étais arrivé très fort. Je pensais attaquer à la cloche et devenir champion du monde et, au final, je termine neuvième. Je n’étais même pas dans les critères des aides de l’ANS (Agence nationale du sport), je me suis retrouvé mis un peu mis de côté. Heureusement, d’autres partenaires du secteur privé m’ont accompagné. Aujourd’hui, je suis champion du monde en battant les coureurs d’Afrique de l’Est. On ne va pas se mentir, l’AIU (Athletics Integrity Unit, l’organisation fondée par World Athletics pour lutter contre le dopage, ndlr) et le système Adams (les informations de localisation, ndlr) font un travail monstre pour remettre le niveau à plat, au lieu d’avoir des extraterrestres intouchables devant. Je leur dois aussi une partie de ma victoire.

Vous marquez l’histoire de l’athlé français, et même au-delà…

C’est un truc de fou. Je rejoins le cercle fermé des champions du monde français, comme Zizou par exemple ! J’ai aussi une pensée pour David Douillet, qui a été un peu méchant avec moi l’an passé, quand je profitais d’avoir « seulement » battu le record de France en moins de 27’. Aujourd’hui, contrairement à Paris 2024, j’étais à 100 %, et je suis champion du monde. J’ai besoin de temps pour savourer. Une petite bière va m’y aider…

Racontez-nous les derniers tours…

Je me suis parlé à moi-même pendant toute la course. Je me suis récompensé de ne pas suivre quand il y avait des attaques pour rien. Je me disais : « OK les mecs, faites les fanfarons, poussez devant, ça ne sert à rien, la course ne va pas se jouer maintenant. » Je savais que la course était partie sur des allures lentes et que tout se jouerait dans les deux derniers kilomètres. A six tours de l’arrivée, je me suis replacé dans la foulée de Grant Fisher, car je savais qu’il serait proche de la médaille. Il a de l’expérience, c’est un homme à suivre. J’étais assez facile et, à deux tours de l’arrivée, je me suis demandé pourquoi personne ne voulait mettre un coup d’accélérateur. Je me suis appliqué à rester le plus relâché possible. Ça s’est excité dans les 400 derniers mètres, je vois Fisher passer sur le côté, j’ai pensé qu’il allait laisser du jus en courant au couloir 3. J’ai préféré rester bien à l’intérieur, en pensant que ça allait s’ouvrir à un moment. Au cours des deux dernières semaines, j’avais mal au cerveau parce que je pensais en permanence à cette course et à son déroulement. Quand je suis entré dans la dernière ligne droite en quatrième position, j’ai fait l’effort pour gagner une place. Mais je ne voulais pas me satisfaire de ça, donc je suis allé chercher la deuxième, puis la première. Et j’ai fait un petit sprint dans les soixante derniers mètres, comme si on me faisait une passe en profondeur au football pour aller chercher le titre mondial. J’ai raccourci la foulée pour mettre le plus de puissance possible dans le sol. On est toujours gourmand, on veut toujours plus, mais je savais à ce moment-là que l’opportunité ne reviendrait peut-être jamais.

Les barrières sont tombées les unes après les autres au cours des dernières semaines…

Je savais déjà que c’était possible à l’entraînement, mais les Diamond League à Paris, Monaco et Zurich m’ont prouvé qu’il était possible de faire des podiums dans des très grosses courses. Mes adversaires m’ont mis du sang sur les canines en me laissant des opportunités, et j’avais dit en rigolant à ma copine qu’il ne fallait pas qu’ils me laissent une chance de gagner, sinon j’allais la saisir. Aujourd’hui, j’ai saisi la chance de ma vie peut-être. J’espère que j’aurai de nouveaux d’autres moments forts, et mon rêve désormais est d’aller chercher une médaille olympique.

Vous arrivez à vous projeter sur la suite et sur les attentes que cette victoire va provoquer ?

Je m’en fous ! Je cours sans calculer. Si je me fais sortir en séries du 5000 m dans quelques jours, je retournerai au travail. Dès demain, je repars m’entraîner. Je suis champion du monde, mais je suis toujours « Mimmy », Jimmy Gressier, je reste une personne normale. Ce que je sais faire de mieux, c’est m’entraîner. Il y aura d’autres courses qui me souriront, et d’autres désillusions aussi, c’est certain. On n’est pas des robots. Jakob Ingebrigtsen en est la meilleure preuve, il est humain comme nous tous.

Vous rêviez d’être footballeur professionnel… Champion du monde d’athlé, c’est encore plus fort ?

Champion du monde au football, ce serait encore plus grand, mais sinon…  Parfois, en courant, je me dis que je vais reprendre le foot, parce que j’adore le ballon. Ça me fait accélérer sur mes footings, parce que ça me motive. Je rêve souvent du foot, c’est ma passion première. La course à pied en est devenue une aussi, même si ça ne l’était pas à la base. Je crois que le football m’a aidé à arriver jusqu’ici, on l’a vu dans les soixante derniers mètres. Quand on me mettait une balle dans la profondeur, j’accélérai d’un coup sec pour aller marquer un but, comme ce dimanche. Aujourd’hui, je suis très heureux de la décision d’avoir choisi l’athlé. Ça n’a pas été facile, mais je n’échangerais pas mon titre mondial pour une carrière dans le foot sans gagner la Coupe du monde.

Vous êtes champion du monde, et pas Franck Ribéry, qui vient du Chemin vert à Boulogne-sur-Mer, comme vous…

Oui, mais il a quand même fait beaucoup de choses. C’est aussi grâce à lui que j’ai échappé à certaines choses, comme me battre, la délinquance, ou je ne sais quoi d’autre qui arrive aujourd’hui dans les quartiers. Je crois que je montre un bon message à la jeunesse. Il n’y a pas d’excuse, il faut arrêter de se dire qu’on ne peut pas réussir quand on vient d’où je viens. Il y a toujours des mains tendues, il faut les saisir et être intelligent. A chaque fois que les gens m’ont parlé, j’ai essayé de tirer les leçons données par les anciens. Il ne faut pas attendre de se brûler pour dire que c’est chaud. Dans ma carrière, j’ai pris des claques, mais je me suis relevé en travaillant toujours dur.