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Sarah Madeleine : « Je n’ai pas poussé tous les curseurs »

2 Décembre 2025 - Par Véronique Bury

Mise à jour : 4 Décembre 2025 (19:20)

Photos : © Jean-Marie Hervio / KMSP

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Sarah Madeleine : « Je n’ai pas poussé tous les curseurs »

Sarah Madeleine a longtemps rongé son frein avant d’éclore au grand jour en 2025 Et de quelle manière ! Elle a non seulement battu tous ses records, sur 1500m, 3000 m en salle, 5000 m et 10 km route, mais elle s’est également offert une superbe place de finaliste mondiale sur 1500 m à Tokyo, devenant la deuxième performeuse française de tous les temps sur cette discipline. De quoi raviver les ambitions de cette compétitrice de 27 ans.

Cet été, vous avez terminé 8e de la finale mondiale du 1500 m en battant une fois de plus votre record personnel (3’58’’09), alors que vous n’aviez que le 18e temps des engagées. Quel regard portez-vous sur cette performance ?

Je passe de 18 à 8 et j’arrive à passer des tours. Sur un « one shot », je sais que je pouvais aller encore beaucoup plus vite. C’est donc ultra positif et super important pour la suite car je sais que ma marge de progression est encore intacte, que j’ai encore pas mal de leviers à activer. Cela me donne confiance en vue des championnats d’Europe l’année prochaine, où l’objectif sera d’aller chercher des podiums européens avant de se rapprocher, dans les deux années qui suivent, des podiums mondiaux.

Vous avez également explosé tous vos records cette année, comment l’expliquez-vous ?

Cela fait plusieurs années que je bats régulièrement mes records dans différentes disciplines. C’était déjà le cas l’année dernière avec les Jeux olympiques, c’est juste une continuité. En 2024, je me suis consacrée au 5000 m, en vue de Paris 2024, et je n’ai pas couru sur 1500 m, mais je savais que j’avais progressé aussi sur cette distance, en travaillant mon aérobie. Ça m’a donc bien aidée sur le 1500 m, d’autant que je garde aussi mes bases de vitesse de mes années passées sur 800 m. Ce sont des choses que j’ai travaillées et qui sont ancrées en moi.  C’est pour cette raison que je sais que je peux encore progresser car je sais que l’on n’a pas encore tout mis, ni tout travaillé à l’entrainement. Je n’ai pas encore poussé tous les curseurs.

Rembobinons un peu et racontez-nous comment tout a commencé avec l’athlé…

La toute première fois, c’était le cross des écoles à Melun. Mes professeurs n’arrêtaient pas de dire à mes parents qu’il fallait me mettre dans un club d’athlétisme parce que je courais tout le temps. Moi, cela ne m’attirait pas plus que ça au début, et puis il y a eu ce cross et j’ai fini par accepter de prendre une licence et j’ai accroché. Mais j’étais une touche-à-tout et, ce qui me plaisait, c’était surtout les triathlons. Je n’aimais pas courir longtemps, donc en cadettes, quand il a fallu se spécialiser, j’ai opté pour le 800 m et le javelot. Je ne me suis concentré sur le demi-fond qu’en juniors parce que cela devenait trop compliqué de concilier les deux. Puis j’ai basculé sur 1500 m en U23.

Vous n’aimiez pas courir trop longtemps, mais vous êtes montée sur 1500 m. Comment le déclic s’est-il fait ?

Avec le goût de la victoire ! Mon ancien coach savait que j’avais des prédispositions sur les distances un peu plus longues que le 800 m, mais moi, je n’aimais pas vraiment ça. Un jour, en 2018, il m’a proposé un deal en me disant « ok, je veux bien que tu continues à faire du 800 m, mais tu participes quand même à un 1500 m pour qu’on ait un chrono ». Et tout s’est enchainé. J’ai couru ce premier 1500 m et je me suis qualifiée directement pour les championnats de France avec un temps qui me permettait d’être bien placée. On s’est dit : « Pourquoi pas ? » Et j’ai fait mon premier podium (3e) aux France. C’est ce qui m’a permis de prendre conscience de mes qualités et d’accepter de monter sur plus long. Je me suis sentie prête et j’ai accepté de changer mon entrainement. Puis, petit à petit, on a augmenté les volumes. J’ai même couru un 10 bornes cette année, où j’ai égalé le record de France (31’15’’ à Nice).

Qu’est-ce qui vous a plu au départ dans l’athlé ?

Ce qui m’a vraiment fait aimer ce sport et donné envie de continuer, ce sont les Mondiaux que j’ai vus à la télévision chez ma grand-mère en 2009. Je me souviens en particulier d’Usain Bolt quand il bat le record du monde du 100 m. À l’époque, je n’y connaissais rien, mais je vois un show man, dans un stade plein à craquer avec une ambiance de fou et je me dis : « Waouh, ça doit être incroyable de vivre ça ! » Au départ, moi, je pensais que l’athlé, c’était juste des gens qui couraient. Après, quand j’ai commencé, je me suis aussi fait pas mal de copains, j’ai découvert le dépassement de soi, la compétition. J’aimais bien que ce soit des épreuves individuelles et que l’on touche à tout : les sauts, les courses, les lancers. Ce n’est pas du tout rébarbatif quand on est petit. Et c’est ça qui m’a plu. Puis, tu progresses et tu commences à performer et tu n’as qu’une envie : continuer.

Et aujourd’hui, qu’est-ce qui vous anime et vous booste ?

La compétition. Ce sentiment de se sentir facile, forte, et de pouvoir en remettre quand on veut, quand on est dans le contrôle. Ce que je veux dire par là c’est que je peux vraiment être sur un tempo rapide mais pour autant me sentir vraiment bien, avec cette sensation de savoir que si je dois relancer je peux encore le faire. C’est ce sentiment d’être dans le contrôle tout en étant forte que j’adore ressentir quand je suis sur mon pic de forme. Après j’adore aussi la compétition en elle-même, le fait de me dépasser toujours et encore et de concrétiser dans l’effort toute une année de travail.

Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers podiums chez les jeunes ?

Les années juniors et espoirs ont été assez compliquées avec les études, car je n’avais pas vraiment d’horaires aménagés. Mais mes premiers podiums m’ont permis de tenir. C’était une manière de me dire que, même si je ne pouvais pas m’entrainer comme je le souhaitais, même si je ne pouvais pas exploiter tout ce que j’avais vraiment en moi, j’avais quand même un truc à faire et qu’il fallait juste que je me laisse le temps de continuer. J’ai fait une prépa maths-physique classique, puis en troisième année de licence, j’étais carrément à 1h de transport de chez moi. C’était très compliqué de m’entrainer sérieusement par rapport aux autres filles de mon âge, qui mettaient déjà des choses en place. Je ne voulais pas arrêter mes études, et c’est pour cette raison que j’étais encore plus fière de mes podiums, car je savais dans quel contexte je les obtenais. Heureusement, depuis que je suis à l’INSA Lyon, j’ai des aménagements. C’est d’ailleurs ce qui explique mes dernières bonnes performances. Je suis en cinquième année, et il ne me restera plus que mon stage de fin d’études l’année prochaine pour obtenir mon diplôme.

Cette année, vous êtes aussi devenue la deuxième performeuse française de l’histoire sur la distance, juste derrière votre compatriote Agathe Guillemot. C’est un retour aux sources ?

Je voulais refaire du 1500 m, car je n’en avais pas eu l’occasion l’année dernière à cause des Jeux et du ranking que je devais me créer sur 5000 m. Mais l’objectif initial restait de préparer le 5000 m, en rajoutant du 1500 m car je viens de là. Je me suis donc retrouvée sur un premier 1500 m juste avant la Diamond League de Rome, où je battrai mon record sur 5000 m en 14’48’’79. Et voilà que je me retrouve en 4’04’’92, là aussi mon record, alors que cela faisait deux ans que je n’avais pas couru de 1500 m. À partir de là, on s’est dit qu’il y avait peut-être un truc à faire dans une vraie course, en mettant un peu plus de séances axées sur le 1500 m. J’ai pu courir celui de la Diamond League de Paris. Je savais que la course était très forte et que si j’étais à mon niveau, je pouvais descendre sous les 4’. Et c’est ce qui s’est passé. Je cours en 3’59’’06 et je fais les minimas pour les mondiaux alors que j’avais finalement joué petit bras sur cette course, en restant derrière car je savais que toutes les filles étaient plus fortes que moi sur le papier. J’avais donc conscience qu’en prenant plus de risques, je pouvais faire encore mieux. C’est ce qui nous a décidé à privilégier le 1500 m au 5000 m pour les Mondiaux et à ne plus faire le doublé. Je ne voulais pas être trop gourmande non plus.

Cet hiver, vous repartez sur le long. Vous avez même annoncé que votre objectif serait de casser la barrière des 31’ sur 10 km…

Je n’ai pas changé d’avis. On va le prévoir en mars pour avoir un peu plus de temps de préparation, mais je ne sais pas encore où. Je sais que j’ai progressé et l’idée est d’être la première française à casser cette barre. L’année dernière, j’ai égalé le record de France (en 31’15(() mais Mekdes (Woldu) et Alessia (Zarbo) l’ont ensuite rebattu. C’est bien, cette densité. Cela nous donne envie de faire toujours mieux, de l’emmener encore plus bas et ça me booste.

Est-ce que cela veut dire que l’on vous verra aussi sur 10 000 m en 2026 ?

Non. J’aimerais bien en faire un, un jour, car je suis plus une pistarde qu’une routarde. Et vu ce que je fais sur 10 km, je pense que si j’y vais, ce sera clairement pour tenter le record de France. Mais cela ne m’attire pas plus que ça, il y a trop de tours de piste ! J’ai déjà passé le cap de me dire que je fais du demi-fond, mais là, du 10 000 m sur piste, je n’en ai pas envie. Cet hiver, je tenterai aussi tenter de monter un 5000 m en salle à Lyon pour essayer de battre le record de France.

Vous avez aussi fait le choix cette année de revenir à l’US Melun, le club de vos débuts…

Pour moi, c’était surtout une cohérence de projet. J’étais partie au départ pour des raisons financières, car je n’avais aucune aide, alors que je commençais à avoir un niveau où même mes stages me coutaient de l’argent. C’était compliqué de rester. Sauf qu’en allant de club en club, j’ai fini par perdre cette identité que l’on a à ses débuts. Comme mes parents y étaient toujours et que je savais que le club n’avait toujours pas de budget pour des athlètes de haut niveau, j’ai provoqué les choses en allant voir le maire de Melun pour tenter de mettre des choses en place avec lui. Au final, il a réussi débloquer un soutien financier pour trois sportifs, un nageur, un escrimeur et moi, jusqu’aux Jeux de Los Angeles 2028. En échange, on devra faire quelques interventions dans les écoles et sur certains évènements sportifs. Cela a beaucoup plus de sens pour moi ainsi.

Justement, comment voyez-vous la suite d’ici Los Angeles, et sur quelle distance vous projetez-vous ?

C’est un peu compliqué, mais pas tant que ça. Dans ma tête, j’ai le 1500 m et le 5000 m, mais j’ai aussi envie de tenter le 3000 m steeple. Je pense que le 5000 m et le 10 000 m sont un peu bouchés au niveau mondial. Je peux entrer en finale, mais cela me semble compliqué d’aller chercher des médailles sur ces deux distances, alors que sur le steeple, plus technique, il y a peut-être un peu plus de place. Et comme je sais déjà passer les haies, puisque j’ai fait du 200 m et 80 m haies étant plus jeune, je pense avoir une carte à jouer. Mais maintenant que je suis finaliste mondiale sur 1500 m et que les filles de devant ne sont plus si loin, je me dis aussi qu’il y a peut-être moyen de rester sur cette discipline, et qu’en persévérant un peu, cela pourrait marcher. Donc je ne sais pas trop. Pour le moment, je pense que je vais continuer sur ce que je sais faire, le 1500 m, et si jamais je dois virer sur le steeple, ce sera en dernière minute. Dans tous les cas, si j’améliore mes bases sur piste plate, cela me fera forcément progresser en vue d’un passage sur les barrières et la rivière.