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numéro 494 - Octobre 2006

Yohan Diniz : « Si je ne finissais pas à Göteborg, j’arrêtais tout »

Le champion d’Europe du 50 km a longtemps marché à l’ombre avant d’éclater en pleine lumière. Une étape sur un parcours tortueux, parfois douloureux, souvent hors des sentiers balisés. Mais le début, sans doute, de la voie royale vers la gloire. Il se raconte pour Athlé Magazine. Entretien réalisé par cyril pocréaux 

Rendez-vous : Un café, gare du Nord, à Paris. Yohan Diniz en termine avec son marathon médiatique du jour, avant de sauter dans un train pour Reims. Mais le boulot n’est pas terminé. Etonnant : les passants s’arrêtent fréquemment pour le féliciter, lui faire signer des autographes. Et entre deux paraphes, quelques instants pour Athlé Magazine, quand même…

Athlé Magazine : Depuis vos 50 km de Göteborg, c’est une autre course de fond, médiatique celle-là, que vous menez…
Yohan Diniz : C’est assez nouveau pour moi. En fait, je n’ai pas arrêté depuis Göteborg. Je n’ai pas relâché la pression. Je me suis donné jusqu’à mi-octobre pour répondre aux sollicitations. Après, basta ! Je repars à l’assaut de l’entraînement.

Quelles ont été ces sollicitations ?
Des émissions de télévision, comme Thé ou Café, C’est mieux le matin, les journaux télévisés de France 2 et France 3, des reportages. On est venu me filmer pendant les vendanges. Pour la presse écrite, il y a eu le Figaro, L’Equipe Magazine, l’Humanité, des journaux régionaux... Mais il y a aussi les compétitions, comme consultant, ou comme meneur d’allure dans des courses sur 10 km. J’emmenai les coureurs, en marchant, sur les bases de 45’ au 10 km. Ça va, c’était tranquille. Je serai aussi le parrain du critérium national des jeunes, présent sur Marseille-Cassis…

Alors, le monde de la télé ?
Tu apprends à connaître un autre milieu, d’autres gens, c’est enrichissant. J’ai passé de bons moments. Mais ce qui te permet d’être là, c’est l’entraînement, et il va falloir y retourner. Et puis, je sais que le soufflet va retomber. Mais tout cela ne peut qu’être bénéfique, et positif pour l’image des marcheurs.

On vous reconnaît beaucoup dans la rue…
Je ne me suis pas rendu compte, en Suède, que ma victoire avait été aussi médiatique. En fait, ils ont passé l’arrivée en direct sur France 2, dans le journal de 13 heures. Cela a donc touché le grand public. Du coup, on m’accoste partout. Même des douaniers sont venus me parler !

Deux mois après, quelles images gardez-vous de cette victoire ?
En premier lieu, c’est la voix d’André Gimenez (ndlr : le superintendant de l’équipe de France), qui me crie « Pedro, Pedro » – Pedro, c’est mon surnom dans le milieu – à l’entrée du stade, pour me passer le drapeau. Il était ému, Dédé… Je vois ma copine en pleurs, tous mes proches, Olivier Gui (ndlr : responsable d’Adidas), tout les gens du milieu de l’athlé, le DTN… Il m’avait fait confiance en me sélectionnant sur mes perfs de 2005. Certains, dans le milieu, y étaient réticents. Je leur ai donné une belle réponse.

Votre réaction était étonnante : on aurait dit un joueur de foot qui venait de marquer un but…
Oui, c’était une joie spontanée. C’est dans mon tempérament d’être un peu tout fou, même si je suis plus posé aujourd’hui. Mais si je ne me lâchais pas là, je me lâchais quand ? J’ai aussi voulu faire partager ma joie.

Que s’est-il passé dans votre tête quand vous avez compris que vous alliez devenir champion d’Europe ?
Au 44e kilomètre, je reviens sur le premier, et me dis « P….. ! Le 3e est loin, et je ne peux pas avoir de coup de barre maintenant ». Je n’avais pas eu de carton, les ravitaillements s’étaient bien passés… Et soudain, j’ai un coup de bambou, une vraie chute d’adrénaline, qui a duré une ou deux secondes. Mais j’en remets tout de suite un gros coup. Denis (Langlois) et Pascal (Chirat, le coordonnateur de la marche) me donnaient les écarts. Au 48e, je savais que c’était fini. Le dernier tour a été un peu plus crispé… En fait, je revois plein de micro-moments, d’images.

Revenons en arrière. Comment avez vous découvert le sport ?
A l’âge de sept ou huit ans, en commençant par toucher à tout, au foot, à l’athlé, au hand, au tennis, basket, canoë… J’avais fait du cross parce que Bruno Heubi, le coureur de 100 km, m’avait vu courir. J’ai gagné quelques courses, chez moi, en Champagne-Ardennes, dans la région d’Epernay. Puis j’ai arrêté le sport. Une période un peu néfaste a commencé…

De quel milieu social veniez-vous ?
D’un milieu ouvrier. Mon père bossait à 18 ans en menuiserie. Ce fut difficile avec mes parents. (Il réfléchit) Je suis parti à 12 ans de chez mon père. C’était une décision mûrement réfléchie. Je suis allé chez ma mère, mais nous n’avions rien à nous dire. Quand j’ai eu 17 ans, elle m’a foutu dehors. De 18 à 22 ans, je me suis retrouvé tout seul, un peu à la rue. Disons que je me gérais. Mais ce fut aussi une expérience enrichissante. Et c’est peut-être tout ça, aussi, qui m’a fait exploser quand j’ai passé la ligne d’arrivée à Göteborg… Disons que j’ai eu quelques virages à négocier.

Dans ces conditions, on peut comprendre que vous n’ayez pas pu persévérer dans le sport, et que vous ayez exploré d’autres voies...
J’avais besoin, mentalement, de me rattacher à quelque chose, à une communauté. C’est dans ce cadre que tu fais parfois des choses à la limite, un peu hors-la-loi. Sans me vanter, je crois que je connais un peu la vie. On m’a dit, après mon titre, de me méfier des renards qui allaient traîner autour de moi. Mais je crois avoir le recul nécessaire, même si je ne suis pas un gros malin. J’ai côtoyé tous les milieux sociaux.

Vous parliez tout à l’heure de périodenéfaste…
Une bifurcation… De 18 à 22 ans, je n’ai plus fait de sport. Je faisais le c.., la chouille tout le temps…

La chouille, c’est la fête ?
Oui, dans des milieux plus ou moins autorisés… Des festivals de musiques, rock, reggae, musique électronique, toute la scène alternative. Des free-party, aussi, j’en ai même organisé. On était des précurseurs. C’était le milieu artistique dans toute sa splendeur ! J’avais monté une assos avec des potes. Mais à un moment, nous partions sur trop de choses. Des choses qui n’étaient pas compatibles avec le sport, et pas avec la vie en général, d’ailleurs. J’ai voulu sortir du milieu de la nuit.

Quand avez-vous changé de voie ?
J’allais péter un câble. À un moment, je me suis posé, j’ai fait un bilan, avec les points positifs et négatifs de ma vie. Et ce n’était pas beau à voir. Mais attention, pendant cette période là, j’ai toujours essayé de bosser, de m’en sortir. Je n’étais pas le genre anarchiste, ou à essayer de faire la manche. J’ai travaillé comme sommelier dans un château, j’ai accumulé les petits boulots dans la restauration.

Sommelier ?
Après le lycée, je me suis orienté vers l’œnologie, parce qu’un copain était parti dans cette voie, dans le pinard. J’ai appris les principes de base, passé une mention complémentaire en sommellerie. Puis un diplôme dans le domaine des vins de champagne… C’est à ce moment là que j’ai été appelé par l’armée. J’étais dans la dernière classe à devoir partir au service militaire.

Et alors ?
J’ai dit au gars que je ferais soit objecteur de conscience, soit un service civil dans une association, mais que je ne porterais pas l’uniforme. Le côté social m’a toujours plu. Je suis allé voir le club de l’EFSRA, à Reims. Je suis arrivé comme ça, avec ma tête, un peu pâlot, baba cool, genre « ouais, salut, je voudrais travailler dans l’athlé ». Gilbert Marcy, le président, a osé m’engager… J’ai bossé dans les ZEP (ndlr : Zones d’Education Prioritaires). Le travail m’a vraiment plu ! On a développé plein de projets, on a travaillé sur le social, créé une section loisirs qui compte aujourd’hui 150 licenciés, les compétitions avec les gamins… J’ai aussi passé mes diplômes d’entraîneur. Nous avons travaillé sur le meeting de Reims, sur l’organisation du marathon…

Et sur un plan personnel ?
Il y a eu plein de rencontres. Je me suis fait un nouveau cercle d’amis, j’ai rencontré ma copine, j’ai aussi recommencé à voir mon père… Cela m’a permis de reconstruire quelque chose. C’est grâce à lui, aussi, que j’ai voulu me surpasser, pour lui prouver plein de choses… Bref, tout s’est remis en place. L’ESFRA et Gilbert Marcy m’ont ouvert la porte.

Vous êtes toujours salarié de votre club, à Reims ?
Je viens de démissionner, car j’ai été embauché par la Poste, en contrat d’athlète de haut niveau, pour travailler au service communication et sur l’image du facteur, dont ils veulent relancer la marche à pied. Le Directeur Général a vu ma course à la télévision, et voilà… C’est très motivant, et important pour ma reconversion.

Dans l’histoire, on a sauté l’épisode où vous redeveniez athlète, et même athlète de haut niveau…
Quand j’étais jeune, Paris-Colmar passait en bas de chez moi. Et à la télé, j’étais scotché devant mon poste quand je voyais de la marche. Après, à 23 ans, il est peut-être plus facile de s’assumer marcheur. Le club cherchait un marcheur pour les Interclubs, je leur ai dit que j’avais envie d’essayer. Et c’était parti. J’ai pratiqué en dilettante jusqu’en 2003, mais j’ai tout de même obtenu une sélection en Coupe d’Europe cette année-là. Et puis, je suis allé voir les Championnats du Monde à Paris. Et je me suis dit que j’aimerais en être aussi… J’avais commencé avec l’entraîneur de mon club, Michel Lemercier, qui m’avait amené à une première sélection en équipe de France. Mais il découvrait le haut niveau en même temps que moi. Je me suis donc tourné vers Denis Langlois. Je connaissais sa philosophie, et je savais qu’il connaissait le haut niveau.

Au bout de deux années de marche, vous vous retrouvez en équipe de France. Cela signifie que vous aviez de grosses qualités, à la base ?
Oui, on me l’a toujours dit. Elles sont revenues avec l’entraînement. Mais, auparavant, je prenais le départ des courses en me disant que je n’avais rien à faire avec les gars devant, que je devais les laisser partir.

Que vous a apporté Denis Langlois ?
La connaissance du haut niveau, à m’entraîner et à me gérer différemment dans l’effort. J’étais aussi terriblement stressé avant une compétition. Quatre jours avant ma première sélection, en Russie, je ne dormais plus. Même les somnifères n’y ont rien fait. C’était la peur de mal faire, de découvrir un nouveau truc, le manque de confiance en soi, aussi. Mais Denis m’a appris à exprimer en compétition ce que je faisais à l’entraînement.

Pour vous, Denis Langlois, aujourd’hui, c’est un coach, un partenaire d’entraînement, un…
(Il coupe) Un ami. Il est surtout un grand ami, par rapport à tout ce que nous avons vécu, sur le plan sportif comme en dehors. C’est un entraîneur, bien sûr, mais on ne parle pas que de sport.


Il disait, après votre titre, que vous n’étiez pas toujours facile à entraîner, un peu tête dure, capable de tout envoyer balader sur un coup de sang…
Ouais… Je crois qu’on l’a tous les deux, la tête dure. La saison n’a pas été facile, ni pour lui, ni pour moi. Il n’avait pas réalisé ses minima pour les Championnats d’Europe, il ne savait pas où il en était. Moi, de mon côté, ça ne se passait pas vraiment bien au niveau international. Cela provoque des doutes et des clashes de temps en temps. En Suède, où il avait finalement été sélectionné sans avoir réalisé les minima, il était attendu au tournant. Moi, j’étais attendu… par moi-même. Il y avait, pour tous les deux, une grosse pression.

Qu’aviez-vous à vous prouver ?
Helsinki m’avait fait très mal (ndlr : il avait été disqualifié, l’an passé, lors des Championnats du Monde sur 50 km). Cette année, je m’étais à nouveau investi énormément. J’étais parti en stage, après la naissance de mon fils. C’est pour cela que je m’étais dit que, si cela ne marchait pas, j’arrêtais le haut niveau.

Qu’est-ce qui vous traumatisez à ce point ?
Les disqualifications, et toutes ces choses là… Après avoir été éliminé à Nancy, aux Championnats de France, sur 20 km, j’ai posé les baskets pendant quatre jours. Ce qu’on ne fait jamais à deux semaines d’un grand championnat ! J’avais la tête dans le sac. Le jour du meeting de Reims, trois quarts d’heure avant mon 5000 m, je ne voulais pas marcher. C’est parce que Pascal Chirat et ma copine m’ont poussé que je l’ai fait. J’en avais marre de tout, de ce milieu, des disqualifications pas faciles à comprendre, à admettre… Ce n’est pas qu’elles étaient toujours injustifiées, ces disqualifications, mais les juges doivent parfois être pédagogues. On peut dégoûter des athlètes comme ça. Moi, deux semaines avant les Championnats d’Europe, je me fais virer des Championnats de France… Ce n’était vraiment pas le meilleur moyen de se préparer. Cela ne m’a fait aucun bien. Cela m’a au contraire mis un gros coup de barre.

Votre gestuelle vous a souvent valu une élimination…
Quand je me déconcentre, je perds ma technique. J’ai aussi une telle vélocité, une telle fréquence qu’on a l’impression parfois que je cours, c’est vrai. Mais j’avais beaucoup travaillé ces points techniques avec Denis, cette saison, pour éviter que cela ne se reproduise. J’avais essayé de gagner en amplitude, et cela avait payé. J’avais aussi très bien travaillé, en stage, à Font-Romeu, pendant quatre semaines. Et là, je reviens, je remarche pour la première fois, je voulais aider Denis à passer sous les minima, et ça se passe mal... J’ai ensuite fait un meeting en Angleterre, sur 20 km. Et là, je ne prends pas un carton, et je gagne.

Toutes ces disqualifications, vous y avez forcément pensé, avant la course de Göteborg…
Avant les Championnats, je me suis remis en question. Je me suis dit que je n’avais plus le choix. Soit je finissais l’épreuve, soit j’arrêtais le haut niveau. Il fallait absolument que j’entre dans le stade, quelle que soit la place. Maintenant, je sais ce qu’il me faut faire les prochaines fois.

C'est-à-dire ?
Rester concentré. La caisse, la technique, je les ai. J’ai aussi un gros mental, mais je me déconcentre parfois. Je me laissais prendre par les éléments extérieurs, je marchais n’importe comment. À Helsinki, je marchais avec Denis, et je cherchais à faire en fonction de lui. Il n’y avait personne autour pour me donner des conseils, je jetais des coups d’œil partout… Cette année, il n’y avait pas un regard de côté, j’allais droit devant.

En 3h41’39, vous améliorez le record de France du 50 km de Thierry Toutain. Surpris ?
Non, car je savais que je valais 3h42, ou moins. Même si, le jour d’un championnat, le but n’est pas de faire une course rapide. J’ai fait 3h41 assez facilement, ce jour-là. Maintenant, il va falloir que je reproduise cela. Je ne ferai a priori qu’un seul 50 km en 2007, celui des Championnats du Monde d’Osaka. Je prendrai uniquement part à des 20 km, tout en poursuivant la préparation du 50.


Quels seront vos objectifs sur les prochains grands championnats ?
Maintenant, je ne peux plus m’aligner sur une course en visant moins qu’un podium. Je ne vais pas dire que je veux faire dans les huit… À Göteborg, toute la concurrence était là, mis à part les Chinois et un Australien. Et puis, il y a les Jeux, dans deux ans. J’y pense beaucoup.

Pensez-vous que Denis Langlois veuille poursuivre sa carrière jusqu’à cette date ?
Je ne sais pas trop. Mais il me semble bien, oui…   

Être, désormais, champion d’Europe, sera un avantage ou un inconvénient dans le peloton ?
On m’observera plus, même si je sais que les coaches étrangers cherchaient à savoir où j’en étais cette saison. Non, je ne pense pas que ce soit un avantage ni un inconvénient

Votre succès va-t-il aider votre discipline, parfois contestée ?
J’espère que ma victoire permettra aux marcheurs d’être vus différemment quand ils s’entraînent… Elle peut aussi prouver qu’on peut réussir en commençant tard, accélérer les choses dans la perspective du plan santé de la Fédération. Quant au programme des grandes compétitions, parmi les critères pour qu’une épreuve figure aux Jeux olympiques, il faut qu’elle soit cosmopolite. Or la marche est accessible à tout le monde. L’Equatorien Jefferson Perez est champion du monde et olympique. A la marche, tous les continents sont représentés. Même si je sais que le critère numéro 1 reste le pognon. Et qu’en terme de marketing, la marche est moins vendeuse que le Beach Volley… Mais c’est une discipline éthique, et universelle. Et c’est quelque chose de beau.


Yohan Diniz en bref :

Né le 1er janvier 1978  à Epernay (51)
1,85 m, 69 kg
Club : EFS Reims A
Entraîneur : Denis Langlois
9 sélections internationales
Records : 20 km marche (1h20’20 RF), 50 km marche (3h41’39 RF)

Palmarès :
Champion d’Europe du 50 km marche (2006), 4e et 2e par équipe sur 50 km à la Coupe d’Europe de marche (2005), champion de France sur 50 km (2005)


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