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numéro 512 - Août 2008

Génération Bydgoszcz

Avec deux médailles d'or (Teddy Tamgho au triple saut et Christophe Lemaître sur 200 m) pour l'équipe de France, la Marseillaise a retenti pour la première fois de l'histoire des Mondiaux juniors d'athlétisme à deux reprises. Un cru historique pour les Bleuets, dans un contexte international toujours très relevé. Florian Gaudin-Winer

En vingt ans et onze éditions, quatre athlètes tricolores étaient montés sur la plus haute marche du podium des Championnats du Monde juniors. A Bydgoszcz, en Pologne, il n'a fallu qu'une heure à la délégation tricolore pour se parer par deux fois d'or. Ce déséquilibre temporel illustre la douce soirée de folie qu'a connue l'équipe de France, le vendredi 11 juillet, grâce à Teddy Tamgho et Christophe Lemaître. Il est 17h50 quand le premier nommé entame la finale du triple saut, avec l'embarrassante casquette de favori sur la tête. Il débute par un bond à 17,03 m (+2,7 m), soit la meilleure performance de sa carrière avec un vent un peu trop favorable, avant de plier le concours au 4e essai grâce à  un saut venu d'ailleurs : 17,33 m (+2,1). Quelques minutes plus tard, Christophe Lemaître se présente au départ de la finale du 200 m avec pour objectif un podium. En retrait à la sortie du virage, le sociétaire de l'AS Aix-les-Bains produit son effort et s'impose grâce à un cassé rageur en 20''83, nouveau record personnel. L'équipe de France, qui ne rate pas une miette du spectacle est hystérique. Elle envahit une des tribunes VIP devant un service d'ordre impuissant !
Difficile d'évaluer cette cuvée 2008 de l'équipe de France juniors. En une heure, elle est passée d'un bon mousseux à un vin millésimé. Avec le recul, Patrick Gellens, responsable des équipes de France jeunes, ne peut cependant que se montrer satisfait. « Le bilan est globalement positif malgré quelques petites insatisfactions, constate-t-il. Certains athlètes sont passés au travers. Avec nos deux médailles d'or, nous terminons 7e au tableau des médailles. Mais, avec sept finalistes, nous reculons à la 15e  place à la "placing table". Une médaille lors d'un relais aurait été la cerise sur le gâteau mais nous ne devons pas faire la fine bouche. » Surtout que plusieurs belles satisfactions ont égrené la semaine des Bleuets. A commencer par les places de finalistes en individuel : les triple sauteuses Keshia Willix (7e avec 13,22 m) et Mathilde Boateng (8e avec 13,15 m) ainsi que le demi-fondeur Florian Carvalho, 7e d'un 1500 m tactique en 3'49''48. Les relais femmes du 4 x 100 m (5e en 45''02), un peu en retrait par rapport aux dernières éditions, et du 4 x 400 m (4e en 3'35''83), en net regain de forme, ont également répondu présents le jour J. Et s'ils ne sont pas entrés dans le top 8, Romain Burel, encore cadet et auteur de son record personnel sur 100 m en série (10''66), Laurene Delon (23e du 10 km marche en 49''27''33), Hassan Chahdi (10e du 5000 m en 13'51''45), Djeneba Camara (demi-finaliste sur 800 m en 2'08''26) et Jessica Alcan (demi-finaliste sur 100 m haies en 13''62) ont su se dépasser dans le cadre toujours très relevé des Championnats du Monde juniors.

Kaki sans se promener
Car avec la présence d'athlètes du calibre du Soudanais Abubaker Kaki, meilleur performeur mondial de l'année sur 800 m et favori pour le titre olympique, les Mondiaux juniors deviennent au fil des années bien plus qu'une antichambre des grands championnats seniors. Kaki ne s'est d'ailleurs pas promené sur 800 m, longtemps accroché par le Kényan Geoffrey Kibet. Et si un seul record du monde a été battu, celui du lancer du javelot femmes par l'Ukrainienne Vira Rebryk avec 63,01 m, que dire des 9'31''35 de la Kényane Christine Kambua Muyanga (3 000 m steeple), des 45''53 de l'Américain Marcus Boyd (400 m) ou encore des 48''68 (400 m haies) de l'Américain Jeshua Anderson ? Rien, à part que deux médailles d'or pour les Tricolores dans un tel contexte, ça se fête !

Christophe Lemaître : « Un bel aboutissement... pour cette année ! »
La France s'est peut-être trouvée en la personne de Christophe Lemaître son futur grand sprinteur. En devenant champion du Monde juniors du 200 m, le protégé de Pierre Carraz, licencié à l'AS Aix-les Bains, a créé la surprise et confirmé un talent fou. Mais il a surtout fait preuve d'un mental à toute épreuve, s'offrant en 20''83 un nouveau record personnel en finale au prix d'une fin de course majestueuse conclue par un cassé rageur. La belle histoire s'est poursuivie lors des championnats de France Elite à Albi : 2e en 10''26 sur 100 m, Lemaître a gagné sa place pour Pékin.
Athlé Magazine : Comment avez-vous abordé la deuxième compétition internationale de votre jeune carrière ?
Christophe Lemaître :  Je revenais de blessure. Il fallait donc que je fasse attention avec cette déchirure à la cuisse que je traînais. Pour être franc, j'étais un peu inquiet. Mais, lors du stage de préparation à Reims, j'ai pu me donner à 100 %. Je me suis surtout entraîné pour le relais. J'ai fait seulement une seule séance spécifique pour le 200 m. A la fin du stage, j'ai vu que ça allait. J'étais donc déjà un peu plus confiant.
Trois courses en deux jours : est-ce dur à gérer ?
J'y suis allé progressivement. Lors des séries, je fais attention car je sais qu'une demi-finale m'attend quelques heures plus tard. Je bats quand même mon record personnel. En demi-finale, mon départ est un peu moyen. Je suis donc obligé de forcer pour aller chercher la deuxième place qualificative et j'améliore encore ma meilleure performance.
Puis arrive la finale.  Là, il n'est plus question de se réserver...
Je savais qu'il fallait absolument que j'améliore mon départ et mon virage, que je coure vraiment 200 m. A l'entrée de la ligne droite, je vois que je suis un peu derrière. Je fournis donc un effort important pour remonter et je casse en espérant gagner. Mais, en passant la ligne, je suis persuadé de finir 2e. C'est en me retournant que je vois le tableau d'affichage et le clan français qui crie. A cet instant, je comprends que j'ai gagné !
Que ressentez-vous  à ce moment-là ?
Je suis vraiment content. Je n'en reviens pas. Franchement, je ne pensais pas gagner. En arrivant ici, je visais juste le podium. Lors de mon échauffement, je suivais en pointillés le concours de triple saut de Teddy (Tamgho). Quand on  m'a annoncé qu'il était champion du Monde, je me suis dit : Christophe, il faut que tu fasses pareil ! Le soir, à l'hôtel, ça a été une belle fête avec toute l'équipe  de France !
Vous n'avez pas participé au 100 m, une course qui s'est gagnée en 10''40, donc au-dessus de votre record personnel (10''38)*. Sur le coup, avez-vous eu des regrets ?
Non, car quand on a fait un choix, il ne faut plus se retourner ensuite derrière soi. J'ai privilégié le 200 m au 100 m car je pensais avoir de meilleures chances sur cette distance et, surtout, ça me permettait d'avoir quelques jours de récupération en plus par rapport à ma blessure. Mais je vous confirme que je préfère toujours le 100 m, malgré mon titre mondial sur 200 m. C'est un effort plus bref et intense.
La suite, vous y pensez déjà ? **
Mon titre chez les juniors est déjà un bel aboutissement pour cette année. Et l'an prochain, je me consacrerai aux Championnats d'Europe juniors. Je préfère ne pas me projeter trop loin, y aller année par année.
Quand on est champion du Monde junior, a-t-on envie de devenir athlète professionnel ?
Cette année, j'ai obtenu mon BEP électrotechnique. Je vais m'orienter maintenant vers un bac pro. Faire de l'athlé  à 100 %, j'y pense. Mais, pour l'instant, je préfère concilier sport et études. Si un jour j'ai un pépin, je préfère avoir une roue de secours !

* battu depuis à Albi en 10''26
** interview réalisée avant sa qualification pour les J.O.

Teddy Tamgho : « Je ne pensais qu'à ça »
Le nouveau champion du monde junior a changé de vie grâce à l'athlétisme. Il n'a sans doute pas fini  de grandir.
Athlé Magazine : Comment avez-vous vécu ce concours  des Mondiaux ?
Teddy Tamgho : J'avais sauté à 16,30 m en qualifs, sans courir et à 60 cm de la plasticine. En finale, je voulais donc assurer un premier saut à 17 m. Je saute à 17,03 m en étant à 24 cm de la planche. Mais un peu plus tard, la pluie est tombée et ça m'a démoralisé. Je voulais réussir là-bas les minima pour les Jeux (ndlr : 17,12 m). Heureusement, les 16,90 m du concurrent cubain m'ont réveillé.
Pourquoi ?
13 cm d'avance, ce n'était rien du tout. Je pouvais me faire taper à tout moment. Alors, je me suis énervé. Je me suis mis dans la peau du 2e. Et quand je saute à 17,33 m, je savais que personne ne reviendrait. Je me connais, j'aime l'adversité, et je savais qu'elle pourrait me permettre de poser un saut plus loin que les minima. Malheureusement, avec 2,1 m favorable, il y avait trop de vent...
L'ambiance était chaude pendant le concours...
Au début, seule l'équipe de France me soutenait. Mais après mes 17,33 m, les Polonais, les Australiens, tous ont commencé à m'encourager. Alors, j'ai fait le chef d'orchestre...
Ce titre, vous y pensiez avant l'épreuve ?
C'était mon objectif depuis ma 4e place aux Europe juniors l'année dernière. J'avais pris une grosse claque, et j'avais tout de suite compris pourquoi : j'étais trop euphorique, je voulais trop me montrer. C'était un manque de maturité. Là, il n'était pas question que je fasse cette erreur une deuxième fois. Je ne pensais qu'à ça : gagner les Monde, gagner les Monde, gagner les Monde... et me qualifier pour les Jeux.
Vous jouiez un titre mondial, une qualification pour  les Jeux, une revanche... La pression, vous connaissez ?
Non, je n'ai pas du tout la pression. Je suis junior parce que j'ai 19 ans, mais je me vois comme un senior.
Comment avez-vous commencé l'athlétisme ?
Ma soeur faisait de l'athlétisme, et je l'ai suivie. J'ai commencé à Aulnay-sous-Bois (ndlr : en Seine-Saint-Denis), où j'ai vécu, par la perche, avant de me mettre au saut en hauteur. En cadet 1, j'ai fait  un stage au pôle d'Eaubonne, où j'ai croisé Jean-Hervé Stievenart. Mon premier entraîneur, Stéphane Grelut, me disait que je devrais faire du triple, et m'a encouragé à aller le voir. Stieve (ndlr : le surnom de Jean-Hervé Stievenart) a commencé à me donner des conseils de temps en temps. Finalement, cette saison-là, j'ai sauté à 15,16 m. Ë partir de là, j'ai tout misé sur l'athlétisme.
C'est-à-dire ?
J'ai essayé d'entrer à l'Insep, mais j'ai été refusé une première fois. Je restais chez moi, dans le quartier, à ne rien faire. Mais Stieve m'a sauvé, en réussissant à m'y faire entrer l'année suivante.
Pourquoi avoir tout misé sur l'athlé ?
Je voyais sur les vidéos que je ne courais pas, que je n'étais pas fort techniquement, et j'avais pourtant sauté à 15,58 m deux mois après une opération au ménisque. Moi, avant cela, je ne voyais pas très loin. Mais Stieve, lui, avait confiance en mes qualités.
Et l'école, dans tout ça ?
Stieve m'a toujours dit que c'était le plus important. Je passe en terminale l'année prochaine. J'ai plutôt bien réussi mes épreuves anticipées du bac, et je partirai avec quelques points d'avance l'an prochain.
Vous semblez avoir tissé avec votre entraîneur des relations assez fortes...
C'est plus qu'un lien coach - athlète. Sans lui, je ne serais jamais arrivé là. S'il ne m'avait pas fait entrer à l'Insep, je ne sais pas où je serais en ce moment... Il m'aide beaucoup, que ce soit pour ma vie sociale, pour l'école. C'est rare de tomber sur un gars comme ça. Même quand je ne m'entraîne pas, je passe le voir. On parle de tout, de nos vies, pas seulement du sport...
Vous avez aussi un sacré groupe d'entraînement...
C'est vrai qu'il y a Karl (Taillepierre, 17,45 m en 2005), Benjamin (Compaoré, champion du monde junior 2006 et 17,05 cette saison), Jules (Lechanga, 17,07)... C'est un bon groupe, avec beaucoup de concurrence, mais nous ne sommes pas ennemis. On s'aime bien ! Sans eux, je n'aurais pas réussi une telle perf, pas eu la même motivation. Benjamin m'avait dit de ramener son titre. Je me souviens de sa phrase : il faut gérer les qualifications, et impressionner en finale. Tous m'ont félicité, mais m'ont aussi dit que ce n'était pas fini, qu'il fallait que je me remette au boulot tout de suite.
Il y a aussi Fofana, Kapek... Comment expliquez-vous que le niveau du triple-saut français se densifie à ce point ?
Il y a les qualités des gars, bien sûr, mais aussi un gros travail de Stieve, qui est aussi entraîneur national. Il développe nos qualités, en s'appuyant sur son expérience de la génération précédente, celle des Camara, Sainte-Rose, Hélan...
Aujourd'hui, quelle place occupe l'athlétisme dans votre vie ?
Une grosse place. C'est le moyen le plus  sér de mener des études, et d'améliorer ma vie sociale. C'est aussi l'athlé qui me permettra de sortir ma famille  du quartier. J'ai toujours ça en tête pendant  les grands concours. J'ai toujours une pensée pour ma mère, parce que je sais qu'elle est fière de moi, et parce qu'il y a derrière elle toute ma famille et mes amis.


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