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numéro 519 - Juin 2009

Cuba, l'école de l'athlétisme

Juantorena et Casanas avant-hier. Sotomayor, Pedroso ou Quirot hier. Robles aujourd’hui. Depuis plus de trente ans, l’île de Cuba produit des champions taillés pour dominer la planète. En dépit d’une population de seulement 11 millions d’habitants et d’une économie en ruines. Reportage. Texte et Photos : Alain Merchier

Un mercredi matin du mois de mai, banal et sans histoires, sur le stade Panaméricain de La Havane. A l’entrée, Javier Sotomayor serre des mains par poignées, habillé de noir, avant d’échanger quelques mots avec un jeune athlète à l’interminable silhouette. « Mon fils de 16 ans, athlète lui aussi », précise dans un sourire baigné de fierté le toujours recordman du monde du saut en hauteur (2,45 m en 1993). A l’intérieur, sur la piste, Dayron Robles en termine, au petit trot, d’un échauffement débuté plus d’une demi-heure plus tôt. Tout à l’heure, en fin de matinée, Anier Garcia, sacré sur 110 m haies aux Jeux d’Athènes, viendra lui aussi se mêler à la séance. « Je suis devenu entraîneur, je m’occupe des jeunes », expliquera-t-il en faisant rouler, sous sa chemise, tous les muscles d’un dos assez large pour vous cacher tout le paysage. Un mercredi matin comme un autre dans la vie de l’athlétisme cubain.
Dayron Robles, la nouvelle icône, se prépare au milieu des autres espoirs du pays, anonyme parmi les inconnus, partageant un couloir avec les triple-sauteurs. Javier Sotomayor, désormais manager de l’équipe nationale, règle les derniers détails d’un stage national en Equateur. Anier Garcia vient saluer son ancien coach, Santiago Antunez, aujourd’hui aux commandes de la carrière de Dayron Robles. Alberto Juantorena, champion olympique du 400 et 800 m en 1976, a coutume de passer, souvent tôt dans la matinée, avant de rejoindre son bureau de président de la Fédération cubaine d’athlétisme. « Nous sommes un pays sportif, où les anciens champions ne disparaissent pas une fois leur carrière terminée, suggère Javier Sotomayor. Ils contribuent à perpétuer la tradition, comme entraîneurs ou dirigeants. »
A un jet de pierre du stade, une poignée de bâtiments sans âge résistent avec peine à l’usure du temps. Une école, précise le panneau d’entrée. Mais pas n’importe laquelle. A l’intérieur, un gros millier d’élèves athlètes de haut niveau. « Les meilleurs espoirs du pays, juniors ou seniors, représentant l’athlétisme, mais aussi quinze autres sports, dont le plongeon, le tir à l’arc, la natation, le taekwondo, explique posément son directeur, Iraldo Sotolongo. Ils sont encadrés par 170 entraîneurs diplômés, plus deux docteurs en science. » Les cours y sont obligatoires, les bons résultats scolaires aussi, sous peine de se voir renvoyé prestement à la case départ, dans sa province. « Nous les formons à leur carrière sportive, mais aussi à leur vie d’homme ou de femme », insiste le chef d’établissement. Le régime : deux entraînements par jour, tôt le matin, puis en milieu d’après-midi, plus parfois un troisième, en soirée.

1600 entraîneurs d’athlétisme
A La Havane, un autre centre construit sur le même modèle héberge, à une trentaine de kilomètres du stade Panaméricain, un deuxième contingent d’apprentis champions. En tout, le pays compte quinze écoles de sport de haut niveau. On y arrive à 15 ou 16 ans, après avoir été détectés dans les championnats nationaux. On y reste au moins cinq ans, parfois nettement plus. L’enseignement y est entièrement gratuit, jusqu’aux frais les plus anodins. La préparation sportive aussi. « L’Etat paye tout, comme il le faisait à mon époque », raconte Alberto Juantorena. Une façon de justifier un système où les athlètes, une fois installés au sommet de leur discipline, reversent sans une grimace la totalité de leurs primes de compétition dans les caisses de la Fédération.
Dayron Robles a fréquenté longtemps le centre de Guantanamo, sa ville natale. Anier Garcia, Javier Sotomayor, Ivan Pedroso, Osleidys Menendez… tous y ont appris, chacun leur tour, les gestes et les usages de l’athlétisme de haut niveau. « Aucun grand nom de l’athlétisme cubain n’a échappé à ce solide maillage », certifie Iraldo Sotolongo. « Notre sport est construit de façon pyramidale, explique Javier Sotomayor. Le sport est obligatoire à l’école, mais nous ne demandons pas seulement aux jeunes d’être là, de faire acte de présence. Nous attendons d’eux des résultats. La détection commence dans les villes et les villages, à l’école. Elle se prolonge dans les provinces. Puis les meilleurs sont enrôlés dans les centres nationaux. »
Alberto Juantorena étale ses chiffres devant lui, à la façon d’un camelot, le visage éclairé par un immense sourire de fierté. A 59 ans, il n’a pas pris une ride. Et, militant dans l’âme, il parle toujours du régime cubain avec l’ardeur et la flamme d’un jeune partisan. « Nous possédons à Cuba pas moins de 1600 entraîneurs d’athlétisme, plus 800 professeurs d’EPS impliqués dans notre programme national. Nous identifions les espoirs les plus talentueux à l’occasion de tests athlétiques, mais sans chercher à les spécialiser très tôt. Entre 5 et 9 ans, ils doivent apprendre à jouer. De 10 à 13 ou 14 ans, ils sautent, courent et lancent. Puis nous les orientons vers une discipline, mais en veillant toujours à rester très prudent quant à leur évolution physique et mentale. Nos installations sont humbles, nos moyens réduits, mais notre force réside dans les hommes. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. »

Une offre d’un million de dollars
Aujourd’hui âgé de 41 ans, Javier Sotomayor aime se définir comme un pur produit de ce système cubain. « J’étais passionné d’athlétisme quand j’étais jeune, raconte-t-il en ponctuant ses propos de larges gestes des bras. Mais je voulais courir car mes idoles se nommaient Alberto Juantorena, Silvio Leonard (médaillé d’argent sur 100 m aux Jeux de Moscou en 1980), et Alejandro Casanas (vice-champion olympique du 110 m en 1976 et 1980). A 14 ans, j’ai été enrôlé dans une école de sport. Il était obligatoire de toucher à toutes les disciplines. J’y suis devenu un sauteur en hauteur, avec très vite l’ambition d’être le numéro un à Cuba. Mais quand j’ai réussi 2,33 m en cadet, j’ai décidé de tout faire pour m’imposer un jour comme le numéro un dans le monde. »
L’argent manque. Cruellement. Aujourd’hui plus qu’hier, mais demain sans doute plus encore. Au centre de haut niveau de La Havane, la piste d’entraînement est mangée par les trous, le filet de protection qui ceinture l’aire de lancer semble ne tenir qu’à un fil, la peinture s’écaille. « Nos caisses sont vides, mais nous nous débrouillons toujours, explique Alberto Juantorena. Nous fabriquons des bâtons de relais avec des cordes, nous rafistolons les vieilles haies avec du scotch. Avec plus de moyens, notre système et nos valeurs seraient identiques, mais nos résultats sûrement meilleurs. »
L’immense Cubain veut bien en prendre tous les paris, partout ailleurs ses deux titres olympiques auraient fait de lui un homme riche. « Mais je n’ai jamais pensé à l’argent pendant ma carrière d’athlète ». Il aime citer l’exemple du Cubain Teofilo Stevenson, champion olympique de boxe à Munich en 1972, qui a refusé une offre américaine d’un million de dollars pour passer professionnel. « Il a répondu qu’il ne quitterait pas son pays pour tout l’or du monde, rappelle Alberto Juantorena. Cette déclaration a été notre code de conduite pendant des années. » Champion olympique et recordman du monde, Dayron Robles a été récompensé de ses exploits par une modeste maison, occupée par sa mère à Guantanamo. Mais il habite une chambre dans l’appartement de sa tante, au cœur de La Havane. Faute de posséder une voiture, il se fait conduire matin et soir en taxi au stade d’entraînement. « Mais si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce au système cubain, martèle-t-il de sa voix étonnamment calme et mûre. Et je sais que tout ce dont j’ai besoin pour aller encore plus vite se trouve autour de moi, sur mon île, à Cuba. »


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