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numéro 548 - Septembre-Octobre 2013

Paula Radcliffe : « Chaque foulée est un retour à la vie »

Depuis cinq ans, la recordwoman du monde du marathon n’arrive plus à courir à cause d’une vieille blessure au pied gauche. Malgré de multiples opérations, une greffe, des béquilles et une vis retirée en mars dernier, elle espère toujours faire, un jour, son retour sur les routes. Consultante pour la BBC lors des championnats du Monde de Moscou, la Britannique de trente-neuf ans revient, pour Athlé Mag, sur son rapport à la course à pied, au plaisir, aux blessures et au manque.

ATHLETISME MAGAZINE : Comment reconstruit-on un corps abîmé par les blessures ?
PAULA RADCLIFFE : À une époque, j’étais obligée de poser mon genou sur le guidon de la trottinette de ma fille pour soulager mon genou douloureux et ainsi pouvoir l’accompagner à l’école. Encore pire, à un moment, je ne pouvais même plus marcher. Aujourd’hui, même si je boite encore un peu, je peux, au moins, à nouveau courir. Au début, il me fallait deux kilomètres pour m’échauffer. Puis j’ai progressé petit à petit, en sentant mon corps se réveiller plus vite, au bout de six cents mètres puis même de quatre cents mètres. Je trottine à 50% de ma vitesse normale mais je suis contente !

Pourquoi continuez-vous à courir ?
Encore aujourd’hui, me fixer un objectif sportif serait dangereux parce que cela me pousserait à courir après, à me précipiter, et donc à peut-être aggraver ma blessure. Je dois surtout prendre mon temps pour revenir, être dans l’instant présent et ne plus me projeter sur telle ou telle échéance. Aujourd’hui, si j’avais à choisir entre terminer ma carrière par une course ou pouvoir juste courir tranquillement pour mon plaisir, trois à quatre fois par semaine, pendant encore vingt ans, j’opterais sans hésiter pour le second choix. Petit à petit, j’apprends à accepter mon niveau, qui n’est plus du tout le même qu’avant. Prendre en compte cette réalité est un grand pas pour tourner la page et ouvrir, bientôt, un nouveau chapitre.

Dans quel état d’esprit courez-vous ?
Je suis concentrée sur chacune de mes foulées. Je les vis de l’intérieur, comme si chacune était la dernière. Chaque foulée est une bouffée d’oxygène, un retour à la vie. Alors je redeviens plus légère, plus rapide, plus facile. Et je me sens sourire à l’intérieur. Avant, quand je courais, j’imaginais toujours, dans un coin de ma tête, une ligne d’arrivée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Je préfère apprécier la nature, ce qu’elle m’offre quand je vais courir. Quelque part, je deviens plus contemplative, plus en phase avec ce qui m’entoure.

Courir vous a-t-il manqué ?
Courir a toujours été l’unique moment où je me sens libre, en train d’exister et de vivre à fond, où je laisse aller mes pensées jusqu’à trouver des solutions à tous mes problèmes. Quand je ne peux pas courir, cela manque à mon corps, à mon cœur et à mon esprit.

Pourtant, vous avez avalé tant de kilomètres depuis vos débuts…
Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours couru. Presque depuis que je suis bébé, en fait. Un peu comme mon fils (2 ans et demi) aujourd’hui, d’ailleurs ! Autant ma fille ne court pas, autant lui me ressemble. Il court déjà et, ces derniers temps, quand je boitais bas, j’avais même du mal à le rattraper ! De jour en jour, j’apprécie de courir avec lui. Dans ces moments-là, un autre plaisir de courir naît en moi, loin de mes 2h15 sur marathon… Mais finalement, aujourd’hui, n’est-il pas plus important que je réussisse, dans un premier temps, à rattraper mon p’tit garçon ?

Comment vous sentez-vous quand vous ne courez pas ?
Quand je ne cours pas de la journée, je ne me sens pas bien. J’ai la tête dans le « coton », comme si j’étais en train de subir un décalage horaire. L’autre jour, ma petite fille m’a dit : « Maman, si tu ne peux plus courir, tu devrais faire du tennis. ». Je lui ai répondu : « Mais pour le tennis, il faut courir aussi…». Du coup, elle m’a rétorqué : «Ben maman, tu pourrais nager… ». Malheureusement, la nage ou la musculation ne compensent pas, pour moi, la course à pied.

Comment avez-vous vécu le marathon olympique de Londres il y a un peu plus d’un an. Tout un pays vous attendait, vous étiez à domicile. Et vous avez dû déclarer forfait à trois semaines de la course…
Alors que je me savais incapable de le courir, jusqu’à la veille du marathon, l’espoir d’un miracle ne m’a jamais quittée. Jamais, c’est dingue, hein ? Finalement, je l’ai suivi devant ma télévision, assise à côté de ma grand-mère de 95 ans, en pleurant toutes les larmes de mon corps. Entre frustration et déception, je n’ai jamais autant pleuré de ma vie. À cinq minutes de l’arrivée, ma grand-mère, trouvant la chose insupportable, a voulu se lever et quitter la pièce. Mais je l’ai rattrapée par le bras en lui demandant de rester avec moi, jusqu’au bout. Et puis, sincèrement, l’Ethiopienne Tiki Gelana était tellement forte que je n’aurais sans doute pas pu la battre.

LA FONDEUSE COMPLÈTE
PALMARÈS
- Championne du monde du marathon (2005)
- Vice-championne du monde du 10 000 m (1999)
- Championne d’Europe du 10 000 m (2002)
RECORDS PERSONNELS
- 1500 m : 4’05’’37 (2001)
- 3000 m : 8’22’’20 (2002)
- 5000 m : 14’29’’11 (2004)
- 10 000 m : 30’01’’09 (2002)
- Semi-marathon : 1h06’47’’ (2001)
- Marathon : 2h15’25’’ (2003), record du monde


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