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NUMÉRO 589 - NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2020

Sokhna accoste

Vingt printemps tout juste, mais déjà un long et tortueux trajet pour en arriver jusqu’au titre de championne de France du 400 m à Albi, début septembre. Un autre chemin, plein de rêves, s’ouvre devant Sokhna Lacoste.

Elle énumère, car la liste est longue. « Alors, je suis née au Sénégal, mais je suis partie très tôt, à un an, en Gambie, juste à côté. Puis je suis revenue au Sénégal avant de partir en Catalogne. Il a ensuite fallu revenir en Afrique, avant d’arriver en France, et… » On demande une pause : tout cela mérite quelques explications, même si la nouvelle championne de France du 400 m, Sokhna Lacoste, tout juste 20 ans, a l’habitude de partir vite. « Ma mère travaillait beaucoup, elle faisait des études en droit et ne pouvait pas vraiment nous garder. En Gambie, ma grand-tante pouvait s’occuper de nous. Elle m’a élevée comme si elle était ma mère. Tout ça, ce sont de très bons souvenirs. J’ai vécu une enfance heureuse, vraiment… On ne manquait de rien, alors que ma famille était très pauvre : on se donnait les moyens du possible. C’était une enfance insouciante. » L’exil, le vrai, se fera vers l’Europe. « Vers 10 -11 ans, après être revenus au Sénégal une année, nous sommes partis en Catalogne. Pour des raisons économiques : il fallait trouver du travail pour subvenir aux besoins de la famille, et ça passe souvent par l’Europe. J’étais très contente ! On rêve toujours à se dire que l’Europe est un endroit magique. Et franchement, c’était super - à part le froid, l’hiver. Mais j’ai été prise en charge de manière idéale grâce à un programme d’intégration, dans une école spéciale pour apprendre le catalan et la culture, invitée dans les fêtes locales… »
Le rêve européen prend forme mais se termine « brutalement », deux ans plus tard. Les parents se séparent - « Nous n’avons plus de contacts avec mon père, aujourd’hui », dit-elle pudiquement. Sokhna, sa mère et son frère doivent rentrer au pays. « On a passé un an, à nouveau, au Sénégal, sans trop savoir quoi faire, tout seuls. On vivait au jour le jour, mais le fait de revenir dans le cocon familial avait quelque chose de rassurant. On se demandait quand même ce qu’on allait faire de l’avenir… » Au moins la jeune fille continue l’athlé, qu’elle a découvert en Espagne après avoir gagné le cross de l’école, toute surprise. Enfin, pas tant que ça : « Toute petite, en Gambie, je courais tout le temps, pour aller à l’école, j’étais contente d’arriver avant tout le monde. Et puis, j’ai toujours joué dehors : ça fait travailler la proprioception, même si on ne s’en rend pas compte, quand on est enfant… »
Mais la vie, donc, suit son cours sans réel horizon. Jusqu’au coup de fil d’un ami de la famille, qui vit à Angoulême, avec sa femme et ses six enfants. Papiers espagnols en poche, retour en Europe : les voilà à onze dans un petit logement social. « J’avais 14 ans, et j’ai compris que ça promettait des moments compliqués dans ma vie. Mais il fallait bien avancer, souffle Sokhna. C’était pas facile, mais ça ne changeait pas grand-chose, finalement. » La maman donne de sa personne, la Croix-Rouge ou l’aide alimentaire aussi pour franchir le cap. « Ma mère a passé le bac en candidat libre, a commencé une formation payée, ce qui lui a permis de nous trouver un petit studio, 25 m2 pour nous trois. Là, on a commencé à s’en sortir. »
Sokhna, qui avait un peu étudié le français au Sénégal, doit, elle, passer le bac dans cette nouvelle langue. « Au début, je ne comprenais rien. J’ai eu juste un an pour fournir tous les efforts… Je me souviens du premier cours : Les Fables de la Fontaine. Je ne comprenais même pas le concept… Et on me parle de Maupassant. ‘‘Maux passants ? Quelqu’un était malade ?’’ J’étais larguée. » Un an plus tard, 19 à l’oral du bac : la gamine a de sacrées capacités d’adaptation, c’est acté.

La passion du 400 m

Côté sport, elle se débrouille, aussi : elle a trouvé une petite piste sur laquelle elle va courir, toute seule, sans rien demander à personne. Jusqu’au jour où un petit groupe qui traîne par là l’aborde : le vrai stade, ce n’est pas celui-là, mais un autre, plus grand, à côté, si elle veut les suivre, elle est la bienvenue. La voilà au Grand Angoulême Athlétisme, le G2A, où elle va d’emblée croiser Bastien Lacoste, athlète dans le même groupe, devenu aujourd’hui son mari. Pour l’heure, Sokhna est encore minime et porte toujours son nom de naissance, Diop, et n’a donc plus le droit de courir le 400 m comme au Sénégal, mais doit se coltiner du cross et du froid, et du triple en triathlon, « pas très fructueux ». L’année suivante, retour aux premières amours, le 400 m, enfin. « J’ai toujours aimé cette distance, où j’ai l’impression de pouvoir tout gérer de A à Z. » Elle était faite pour ça. « On s’est immédiatement dit que son niveau pouvait l’amener loin, aux championnats d’Europe ou peut-être plus, se souvient Bastien. Mais on a connu tellement de talents qui s’arrêtaient vite par manque de motivation… » La motivation, Sokhna n’en manque pas. C’est ailleurs que ça pêche : techniquement et sur le placement par exemple, avec un « énorme cycle arrière. En corrigeant tout ça, c’était presque mathématique que ça marche, même s’il y a encore beaucoup de travail », précise le coach. Encore fallait-il que l’intégration fonctionne. « La Sokhna qu’on voit aujourd’hui, qui parle aux médias, n’a plus rien à voir avec celle qui est arrivée, raconte son époux. Elle était toute frêle, ne disait pas un mot, au point que certains ne savaient pas si elle parlait français. »
Sokhna s’adapte, on l’adopte, comme d’habitude. Rencontrer en Bastien son futur mari l’aidera, aussi. « J’étais jeune, oui, et il a dix ans de plus que moi, mais tant pis pour ce qu’ils diront. J’avais trouvé l’homme de ma vie, je l’ai dit à ma mère. Elle m’a dit ‘‘calme-toi’’, a voulu que j’attende encore un an avant de me marier. » L’homme de sa vie et un entraîneur, aussi, puisque Bastien, qui a pointé à 50’’ sur 400 m, commence en 2019 à donner un coup de main à Alain Bachelier dans l’encadrement de la championne en herbe. « En 2018, j’ai commencé à avoir un niveau pas mauvais, sans trop m’entraîner. Je me suis dit que ça pouvait donner quelque chose. Mais Bastien y croyait beaucoup plus que moi : il m’a montré ce que j’étais capable de faire. » « Ça se passe bien parce que notre couple fonctionne bien, abonde-t-il. Sur les séances, j’écoute son jugement, et elle me pardonne beaucoup plus… Elle n’est pas prise de tête du tout dans la vie de tous les jours. Avec elle, tout est simple, rien n’est jamais grave. Je serais bien embêté si je devais entraîner une autre fille, je ne suis pas sûr que ça fonctionnerait. » Sokhna ajoute un peu de muscu au programme, en 2019, rabaisse le caquet du chrono de 54’’50 à 52’’93, puis devient il y a quelques semaines championne de France à Albi (en 52’’48, son record), comme elle l’espérait secrètement. Tout en conciliant l’athlé et ses études d’infirmière, les longues semaines de stage à l’hôpital. Mais le plus dur est passé : elle fera une pause la saison à venir, pour mieux viser la Lune.

Une bonne nouvelle en chambre d’appel

Car au rayon des ambitions, il y aura les J.O. de Tokyo avec le relais 4x400 m - « c’était un objectif pendant le confinement, même si je n’en parlais pas » -, et surtout, 2024 dans le viseur. Car oui, au fait : Sokhna a obtenu la nationalité française en 2019, après une longue procédure et beaucoup de paperasse. Elle l’apprendra dans la chambre d’appel des France jeunes, en 2019, et pourra aller ensuite aux Europe juniors pour représenter l’Hexagone. Plus qu’un simple bout de papier. « Ça représente beaucoup de choses. Je suis Française, je reste ici. Je ne bouge plus ! J’ai trouvé l’endroit où je vais passer le reste de ma vie. Enfin : une nation où je peux dire : ‘’Je suis là, j’habite ici.’’ »

Cyril Pocréaux


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