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NUMÉRO 591 - PRINTEMPS 2021

Kevin Mayer : « Il fallait que j’arrête de me prendre la tête »

Sacré haut la main champion d’Europe de l’heptathlon à Torun (Pologne) en mars dernier, Kevin Mayer a passé à cette occasion une barre à 5,20 m à la perche. Une discipline avec laquelle il a bataillé pendant près de deux ans, en raison d’un blocage mental. Le recordman du monde du décathlon nous emmène dans les méandres de son esprit.

Athlétisme Magazine : Il parait que lorsque vous êtes arrivé au pôle de Montpellier en 2009, vous aviez les mains moites lorsque vous sautiez…

En fait, j’ai toujours eu les mains moites, ce qui n’est pas l’idéal pour sauter à la perche. Lors de ma première séance, j’avais oublié ma magnésie et ça glissait. Jean-Yves Cochand (NDLR : qui dirigeait l’entraînement ce jour-là) m’intimidait un peu, donc je n’avais pas osé lui dire.

Vous n’aviez donc pas peur de la discipline ?

Pour moi, la perche a toujours été l’épreuve la plus fun, grâce à laquelle tu t’éclates et tu fais tes meilleures séances. J’avais pratiqué le ski freestyle plus jeune, j’adorais faire du roller, donc je m’identifiais beaucoup plus à la perche qu’aux autres disciplines, au début. Franchement, je me suis toujours senti perchiste, même sans avoir autant de pratique que les mecs qui en font cinq fois par semaine. Ma démarche a toujours été de travailler à fond, comme un spécialiste. J’ai d’ailleurs rapidement eu la sensation que j’avais un meilleur feeling que la plupart des décathloniens et que je pourrais donc progresser plus vite.

Vous avez l’habitude d’étudier en vidéo la technique des meilleurs mondiaux. Quels sont les perchistes que vous avez beaucoup regardés ?

Enormément Renaud (Lavillenie), même pratiquement que lui d’ailleurs. Avec son gabarit et les perches qu’il prend, il est de loin celui qui a le mieux optimisé ses qualités. C’est beau à voir et parfait techniquement. Aujourd’hui, niveau visionnage, c’est du 50-50 avec Duplantis, qui contrôle peut-être un peu moins son saut que Renaud mais qui met encore plus d’intensité. Le rythme sur la fin de course, l’impulsion et le renversé du Suédois m’intéressent.

À partir de quel moment avez-vous rencontré des difficultés à la perche ?

Ça a été une succession de choses. En février 2019, suite à une chute lors d’un entraînement, je me bloque le dos. Lors des championnats de France Elite en salle, je suis mort et je fais zéro (NDLR : en fait, 5,05 m). J’arrive à piquer mais j’ai vraiment du mal. Ensuite, je ne saute pas pendant longtemps à cause de ce souci au dos. Lorsque je reprends, les sensations ne sont pas extra. J’utilise de nouvelles perches dont je n’aime pas trop la flexion. Et puis, le matin des Interclubs, Alexandre Bonacorsi, qui m’entraîne actuellement, me dit : ‘’J’ai rêvé que tu faisais un retour piste.’’ Je cogitais déjà, je ne me sentais pas en confiance. Je n’ai pas réussi à effectuer un seul saut à l’échauffement et j’ai sauté sur dix foulées au lieu de quatorze (NDLR : en épreuves combinées, il saute habituellement sur douze foulées). J’ai passé seulement 4,70 m. Ça faisait mille ans (sic) que je n’avais pas fait moins de 5 m. À partir de là, ça a vraiment été dur.

Et vous voilà aux Mondiaux de Doha…

Je suis arrivé au Qatar en sachant que j’étais capable de sauter. Mais en me pétant l’ischio lors de chacune de mes courses d’élan, je crois que quelque chose s’est créé inconsciemment. Car lorsque j’ai repris la perche sept mois plus tard, après avoir soigné mon tendon d’Achille, ça a été catastrophique. Je ne pouvais plus utiliser mon matériel habituel, je n’arrivais même pas à piquer. J’avais l’impression de repartir de zéro, j’étais au fond du trou. Le plus difficile a été d’accepter d’être à ce niveau-là. Et j’ai donc débarqué au meeting de La Réunion (en décembre dernier) en sautant sur six foulées avec de toutes petites perches. Grâce à l’euphorie de la compétition, j’ai réussi à passer 4,65 m. À Miramas (NDLR : lors des championnats de France), je me suis dit que j’allais sauter sur huit foulées et j’ai directement réussi à franchir 5,10 m. C’était déjà un bel accomplissement, qui m’a permis de reprendre confiance en moi. Puis ça a été dix foulées à Clermont (5,30 m) et douze aux Europe (5,20 m), même en me bloquant le cou.

Pendant ce long cheminement, y a-t-il eu des moments où vous étiez incapable psychologiquement de sauter ?

J’ai toujours réussi à piquer. Mais je me souviens être allé à Clermont pour sauter avec Philippe (d’Encausse). La perche que j’arrivais à utiliser était tellement souple que je traversais le tapis. Je ne pouvais pas passer un élastique. Les mecs me disaient : ‘’Mais mec, avec le physique et la course que tu as, tu ne feras jamais un retour piste !’’ J’ai vu de la pitié dans les yeux de Philippe et je me suis dit qu’il fallait arrêter. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que je m’étais créé une énorme barrière mentale.

Peut-on utiliser le mot « peur » ?

Oui, bien sûr. Tout le monde le dit : je suis pourtant assez casse-cou et du genre à demander aux coaches de prendre de grosses perches, alors que les autres ne réussissent pas. Cette peur est arrivée et repartie comme ça. C’est hallucinant ! Hier (NDLR : l’interview a été réalisée mi-avril), j’ai fait une séance ! J’ai quand même encore des restes. Quand on prend une plus grosse perche qu’avant, on se demande comment ça va se passer. Sauf que je l’ai prise et, impossible d’expliquer pourquoi, j’y suis quand même allé, ce que je n’avais plus réussi à faire pendant deux ans. Je me souviens d’une discussion avec les Collet, qui m’ont raconté que leur père (NDLR : Philippe, quatrième meilleur performeur français de tous les temps avec 5,94 m) avait vécu la même situation pendant un sacré moment. Il allait sur la piste et il repartait direct, car il savait qu’il n’allait pas piquer.

D’autres échanges vous ont-ils été utiles pour vous en sortir ?

Comme toujours, il y a trente-six mille personnes qui pensent avoir la solution quand on a un problème. Il faut essayer de trier. J’ai fait de l’acupuncture, du yoga, de la visualisation, etc. Mais en fait, plus je faisais des choses pour la perche, plus j’y pensais, plus ça me stressait, et plus je perdais mes moyens. Donc deux mois avant le déplacement à La Réunion, j’ai dit à Jérôme (Simian, son entraîneur et préparateur physique) : « Je ne veux plus sauter jusqu’à mon arrivée là-bas. » Il fallait que j’arrête de me prendre la tête tous les jours avec ça. Je me suis totalement déconnecté de la perche, en acceptant la possibilité de devoir me contenter de 4,80 m aux Jeux.

Pourquoi est-ce la compétition qui vous a permis de trouver la clé ?

J’ai écouté les conseils des perchistes. Ils disaient tous qu’en compétition, c’était différent. On connaît l’histoire de Kevin Menaldo, qui n’arrivait plus à piquer en 2015 et qui a fait un super concours aux Mondiaux (NDLR : 6e avec 5,80 m). J’étais persuadé que ça allait le faire. En compète, on veut passer, gagner, faire une perf’. L’état d’esprit n’est pas le même et ça change tout.

Pourquoi avez-vous eu recours à des élans réduits, en augmentant progressivement le nombre de foulées ?

Ma peur était fondée sur la dureté et la longueur des perches. Mais on ne peut pas en prendre des petites avec un long élan, car on arrive avec trop de vitesse et il est impossible d’avoir un point haut au niveau de la barre. Pour les utiliser, il me fallait donc une course plus courte. Et puis je voulais faire disparaitre cette relation malsaine que j’avais avec l’engin, dans le sens où je le regardais plus que l’élastique que je voulais passer. Donc je faisais des concours avec des potes sur ces élans réduits, qui m’enlevaient l’appréhension de la perche. Je ne pensais plus à elle, mais juste à l’utiliser pour sauter.

Que faire si, un jour, la peur revient de nouveau ?

Aujourd’hui, elle est partie, donc je ne l’attends pas. Je ne suis pas là à me dire : « Quand va-t-elle faire son retour ? » Et si elle revient, je l’aurai déjà vécue et je saurai ce qu’il faut faire. Si ça se passe moins bien, je ne m’inquiéterai pas comme ça a pu être le cas au début, tout simplement.

Rédacteur : Florian Gaudin-Winer
Photographe : Jean-Marie Hervio/KMSP


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